HALNAWULF : LE BLOG...

10 avril 2011

DES BOUTS DE DAMNES SOUS LA TERRE…

LES PLUMES DE BUZZ II ont été l'occasion de travailler sur le thème du Steampunk. Qu'est-ce que le Steampunk?

STEAMPUNK(de l’anglais Steam = vapeur et Punk = voyou) : genre littéraire apparenté à la science-fictionuchronique, né à la fin du XXe siècle, et dont l'action se déroule dans l'atmosphère de la société industrielle du XIXe siècle. Pour le grand public français, Jules Verne est souvent désigné comme un des précurseurs du genre. Le terme Steampunk fait référence à l'utilisation massive des machines à vapeur au début de la révolution industrielle puis à l'époque victorienne. Un des postulats fondamentaux est la suprématie de la machine à vapeur sur le moteur à combustion interne. Cette civilisation uchronique est notamment caractérisée par l'absence de matières plastiques, une prédominance du charbon et de l’acier et un retard dans le développement de l'électricité et de l'informatique, voire leur absence pure et simple. L'esthétique est dominée par le fer puddlé, les boiseries sombres et le laiton associés à des engrenages complexes et des constructions démesurées constituées d’extravagantes tuyauteries hérissées de leviers et de claviers nombreux et compliqués.

Et donc, voilà ce que j'en ai fait...

J'ai eu l'immense honneur de voir cette nouvelle illustrée par Laurent SIEURAC, dessinateur des diverses séries et dont vous pouvez admirer le talent dans le volume 2 de VIKING, actuellement en librairie. Le blog de ce gentleman est en lien à droite!

 

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La balle brûla la peau, explosa le crâne et déchiqueta le cerveau d'Étienne qui s’effondra sur la plage. Le vent dispersa le bruit de la détonation et l’odeur de la poudre, le sable absorba le flot de sang qui coulait de la plaie. La mer allait emporter le corps sans vie loin des abyssaux puits de l’Empire et de ses nobles « charbonniers ».

L’écho grondant des estaminets de Valenciennes s’entendait pourtant à qui sentait le vent tourner. C’est dans l’un d’entre eux qu'Étienne avait rencontré Colin Desforges, quinze jours auparavant. Des musiciens en guenilles tentaient d’égayer l’alcool triste suintant des corps fourbus des mineurs qui se serraient dans la salle basse de plafond. Au fond de celle-ci, au-delà des chocs des pintes, des éructations amères et des plaintes à peine maugréées, Étienne attendait à une table, dos au mur, protégé par l’obscurité. Comme souvent, il essayait de ne pas penser à Catherine. Comme toujours, il échouait. Enveloppée d’un long manteau noir, le visage dissimulé sous un chapeau, une silhouette élancée se fraya un chemin à travers la foule abrutie et se planta devant lui.

- « La Levaque dit que proposez quinze sols sans descendre au puit ?

- Il faut quand même être un bon Porion, la veine est profonde.

- J’ai le Lampiste et le Piqueur qui vont avec.

- Asseyez-vous. On m’a dit que vous pouviez être utile pour ce que je cherche.

- Les dix ans de la victoire seront fêtés à Calais et non à Paris. Un pied de nez tourné vers les anglais… L'Empereur fera le déplacement. Il sera présent pendant 2 jours, reçu au Palais des Six Bourgeois. Bien sûr, le trajet se fera sous bonne escorte et les mesures de sécurité seront renforcées pendant les cérémonies. On ne tient pas à ce que les Anglais gâchent la fête !

- Vous ne m’apprenez rien de nouveau, pour l’instant. Ces vautours d'anglais crèvent de jalousie devant la puissance impériale et bavent d'envie devant la suprématie de la France.

- Je peux vous parler d’une jolie blonde de ma connaissance, donc le travail de lingère à l'Élysée n’est pas la moindre des qualités. Parmi ses amants favoris se trouve notamment un des chauffeurs de l’Empereur, excellent pilote de Vapomobile mais bavard impénitent… il s’est plaint d’un déplacement de nuit le 1er septembre qui le priverait des charmes de la blonde, or, il n’est fait nulle part référence à cette escapade dans le programme officiel des festivités. Bien plus, les tours de garde qui mobilisent tous les hommes de la sécurité impériale ne sont organisés qu’au Palais ! Il semble donc que l’Empereur entreprenne une sortie nocturne, discrète et avec une sécurité réduite au strict minimum.

- Étrange … une histoire de courtisane ?

- Écoutez, aussi bizarre que cela puisse paraitre, il semble bien que l’Empereur descende dans un puit ! On a ordonné à cette lingère de ma connaissance de préparer plusieurs combinaisons de mineurs neuves, elle qui est attachée au linge impérial. Elle est sensée s’en occuper seule et dans le plus grand secret.

- L'Empereur dans une mine des environs ? En admettant une telle absurdité, ce n’est pas les mines qui manquent dans la région !

- Oui, mais entre la fin tardive du bal du 1er septembre et les cérémonies du lendemain matin à l’aube, cette escapade ne permet qu’un déplacement court de moins de 100 kilomètres… sur cette base, seuls deux endroits sont envisageables : Bruay-la-Buissière ou Béthune. Si Bruay semble un site tout ce qu’il y a de plus classique, celui de Béthune attire un peu plus l’attention à force de se faire discret…

- Béthune ? C’est la terre la plus sinistrée que je connaisse ! Les glissements de terrain, les multiples explosions et les vapeurs toxiques ont fait fuir les habitants qui ne faisaient pas partie des centaines de mort! Il n’y reste guère que la colonie pénitentiaire encadrée par les militaires affectés là par sanction.

- Justement. Vu la taille de l’exploitation, le budget qui y est consacré en fait le site le moins rentable de l’Empire… sans compter que des fonds ultra secrets indécents y sont dédiés depuis quinze ans !

- De la lingère aux fonds secrets en passant par les chauffeurs et les services de sécurité, peu de choses semblent vous échapper !

- C’est bien pour ça que vous me payez considérablement plus que vingt soles ! Et ce que vous comptez faire à Béthune la nuit du 1er septembre ne fait pas partie des choses que je cherche à connaître.

- Pas plus que vous ne savez ce qu’y fera l’Empereur, j’imagine.

- Pour moins de cinq cent livres, n’en demandez pas trop, quand même…

- J’en demande plus et je paye plus. Creusez la question et on se revoit. Votre « salaire » vous sera remis par les contacts habituels, en tout cas.

- A votre service. La Levaque est toujours heureuse d’aider un chômeur... ».

Étienne resta seul et pensif. Une opportunité pareille était inattendue. Il faudrait cependant qu’il accepte de remettre les pieds dans une mine, un endroit qu’il évitait soigneusement depuis des années, depuis Catherine. Peine perdue au demeurant, car l’ancien mineur trainait ses fantômes avec lui dans les galeries de son crâne.

Quoi qu’il en soit, pour de mystérieuses raisons, Napoléon III lui-même s’exposait enfin, bien qu’il connaisse les nombreux complots qui se tramaient contre lui depuis le début de son règne en 1952. En 1859, son alliance surprise avec les « Charbonniers » n’avait fait taire qu’une partie de ses opposants, rassurés par un semblant d’Assemblée Nationale constituée de quelques pantins décorés dans les hémicycles, et des libertés sans précédents en matière économique. Le commerce florissant et l’urbanisation galopante ne faisaient pas oublier aux autres le prix payé par le peuple.

La Grande Nation émergente commença à faire de l’ombre à ses voisins. Pressée de maintenir cette expansion de la France à ses frontières personnelles, la Prusse joua des liens familiaux des grandes cours d’Europe pour tenter d’assoir sur le trône vacant d’Espagne le prince héritier de Hohenzollern, ce dont Napoléon III, craignant d’être encerclé entre ces 2 royaumes voisins, prit ombrage. La pression diplomatique ne suffisant pas à obtenir des certitudes face au double jeu de la Prusse, La France déclara la guerre à la Prusse qui, sûre de sa supériorité, n’attendant que cette opportunité.

Alors surgirent les Carbolocs, gigantesques monstres d’acier blindé, rugissant et crachant le feu, provoquant la terreur et la panique chez les fantassins et les cavaliers, noyant les ennemis sous une pluie de projectiles explosifs, les étouffant dans une épaisse fumée noire pour mieux les démembrer sous leurs roues qui martyrisaient les champs de bataille. 10 d’entre eux suffirent à annihiler les armées de Bismarck.

La victoire de 1870 à Sedan contre la Prusse avait terrifié et tétanisé le reste du monde. A l’extérieur, les contestations étaient devenues plus discrètes et les désaccords ne s’exprimaient plus qu’en aparté. Dans les cours d’Europe, la course aux bonnes grâces du monarque était ouverte. L’essentiel de l’occident se complaisait donc dans la brutale modernité d’une main de fer animée par une monstrueuse chaudière à charbon. Sauf les Anglais, comme il se doit. Et les mineurs.

La technique de domestication de la vapeur était classée secret d’état, mais ses applications les plus inoffensives avaient envahi le quotidien de la bourgeoisie Française en moins d’une décennie. Les Vapomobiles avaient remisé les chevaux et les calèches à l’écurie, le territoire impérial était quadrillé de chemins de fer et les Aérovaps sillonnaient le ciel, gardant un œil sur les populations superstitieuses. Les autres nations, malgré l’entente cordiale de rigueur, semblaient peiner à percer les mystères de la puissance vapeur, Napoléon III voyant d’un mauvais œil les tentatives de le faire et ne manquant pas de le signifier fermement, jaloux de son quasi-monopole. L'Angleterre rongeait son frein et n'attendait qu'un signe de faiblesse pour s'emparer des secrets et de la puissance de l'Empereur, convaincue d'avoir été spoliée de son destin.

Les Béhémoths mécaniques français sortis du néant, garants de la puissance de l’Empereur Napoléon III, dévoraient les milliers de tonnes de charbon des terres du Nord-Pas de Calais. Les populations locales avaient été mises au service de l’armée impériale manu militari par les compagnies minières dirigées par les désormais fidèles « charbonniers » de l’Empereur. Ces territoires saturés de poussière noire vivaient dans une nuit quasi éternelle et l’espérance de vie à quarante ans devenait une libération. Les naissances ne suffisant pas à remplacer la main d’œuvre, les bagnards n’étaient plus envoyés outre-mer mais contenus dans certaines exploitations pénitentiaires du Nord-Pas de Calais, comme celle de Béthune, justement.

Hommes, femmes et enfants du Nord ne vivaient que pour alimenter la puissance des Carbolocs. L’exploitation des mines avait pris une ampleur considérable, à la mesure des enjeux stratégiques et économiques. Les engins monstrueux de l’Empire rendaient celui-ci invulnérable, mais déjà, les régions de la Loire, l’Auvergne, les Cévennes, le Dauphiné, la Provence et le Midi-Pyrénées allaient être sacrifiées comme l’avait été le Nord Pas de Calais, avec son lot de misère, de maladie, de violence et d’exploitation pour mieux satisfaire la gourmandise insatiable des belliqueuses machines d’acier de Napoléon III. Étienne pensait que l’Empereur, lui, n’était que chair fragile et mortelle. Il avait bien l’intention d’en faire la démonstration, en mémoire de ses nombreux amis morts. Pour Catherine, aussi.

Refusant de se laisser envahir par des émotions anciennes, Étienne se dirigea vers la sortie. L’odeur de suie persistait nuit et jour, et le jour n’éclairait plus que faiblement une terre noircie des maisons jusqu’aux sols à la trop rare végétation manquant de soleil. Au bout de quelques minutes, Étienne fut pris dans un halo pâle tombé du ciel. Le ronronnement lointain mais familier d’hélices lui indiquait qu’un Aérovap s’intéressait à lui. Étienne resta impassible, protégeant ses yeux tout en cherchant l’engin dans le ciel couvert. L’intrusion ne dura pas et le dirigeable s’éloigna. Au moins le voile noir permanent compliquait-il la tâche de surveillance des Aérovaps.

Tout en marchant vers la pension où il se cachait, il réfléchissait à un plan. Il lui fallait trouver deux ou trois hommes, pas plus pour une mission d’infiltration, et être à Béthune la nuit du 1er septembre. Habitué depuis des années à œuvrer en solitaire de sabotages en pillage des coffres de l’Empire, Étienne se demandait comment trouver les perles rares, déterminées, efficaces et partageant sa haine. En cette époque troublée, ces gens-là remplissaient les prisons…

Étienne fit soudain demi-tour vers la triste «Buse Comique » qu’il venait de quitter, y acquit une bouteille de mauvaise bière, ressortit de l’estaminet, bût la moitié du breuvage et vida le reste sur son manteau et ses chaussures. Une patrouille militaire arriva fort à propos pour éviter de peu le jet de bouteille qui éclata au milieu d’elle sous les rires tonitruant d’un ivrogne titubant qui ne prenait même pas la peine de fuir. Étienne fut appréhendé sur le champ, copieusement rossé et mené en dégrisement au poste de garde.

Une fois en cellule, il reprit contenance et observa les arrivés, tendant l’oreille vers le guichet d’accueil. La nuit était encore jeune. La patrouille accrocha à son tableau de chasse un exhibitionniste agité, trois prostituées qui avaient molesté un mauvais payeur et un authentique clochard authentiquement ivre mort qui urina sur les bottes des soldats. Le coma qui suivit ne semblait pas qu’éthylique. Étienne commençait à douter de la pertinence de son initiative quand on jeta dans la cellule commune un colosse chargé de chaines que les soldats préférèrent lui laisser. Les uniformes en lambeaux et les hématomes des visages expliquaient la prudence. De l’échange entre le chef de patrouille et l’officier de garde, Étienne saisit les mots «Terroriste » et «vol d’explosifs».

La fin de la nuit fut moins pittoresque. Un messager hystérique mit le poste de garde en alerte. Un indic’ avait été égorgé ! Peu après, dans le tumulte des insultes et des menaces et sous les coups de crosses, un homme fit une entrée brutale dans la cellule. Trois soldats avaient payé de leur vie cette arrestation. Les survivants portaient de larges estafilades au visage et les uniformes lacérés témoignaient d’un goût prononcé et d’une maitrise certaine en matière de couteau. Tous les prévenus se figèrent devant l’homme blond au corps affuté qui semblait s’être baigné dans le sang, trop pour qu’il ne s’agisse que du sien. L’homme allât silencieusement s’asseoir dans un coin de la cellule que lui laissèrent bien volontiers les autres. Dans son regard, Étienne ne vit nulle folie. Il y devina cependant que le surineur et le colosse feignaient de ne pas se connaître.

Dans le petit matin gris, les prévenus de la nuit furent sortis sans ménagement de leur torpeur glacée. Le magistrat de garde avait d’ors et déjà tranché et ordonné leur transfert à tous vers le bagne de Béthune. Le pervers, le clochard, les trois prostituées, le colosse et l’assassin furent poussés sans ménagement avec Étienne vers le Vapofourgon qui allait les remettre dans le droit chemin des mines. Une fois les futurs bagnards enfermés à l’arrière, la garde fatiguée retourna à l’intérieur pour se préparer à la relève. Les formalités administratives réglées, le maton se préparait à monter au côté du chauffeur quand des cris de terreur étouffés venant du fourgon le firent sursauter ! Il se précipita et vit à travers la grille les prostituées hurlantes couvertes de sang, Étienne ensanglanté se tortillant convulsivement sur le sol et le pervers gesticulant sans pantalon. Considérant hâtivement les deux seuls prisonniers potentiellement dangereux en retrait dans le fond, il ouvrit la porte l’arme au poing. Le clochard l’accueillit d’une gerbe fraiche de vomi. Surpris et dégouté, il ne vit pas le pied d'Étienne se détendre brutalement vers son estomac. Plié en deux, il fut jeté dans le fond de la cage entre les mains du colosse. Étienne pris son arme, jeta un œil vers le ciel vide, et se précipita dans la cours déserte vers le chauffeur qu’il assomma sans plus de formalités. Il enfila la veste et le couvre-chef, pris les commandes et passa tranquillement la porte sans troubler le sommeil de la garnison et saluant le garde somnolant en fin de service à l’entrée.

Quelques kilomètres plus loin, ayant rendu à la liberté les filles le clochard et l’exhibitionniste, Étienne et ses deux derniers codétenus se serrèrent à l’avant du Vapofourgon, laissant les soldats inconscients à l’arrière.

- « Tu es plutôt vivace pour un noctambule imbibé, finit lui par dire l’homme mince, tout en jouant des poignards pris aux soldats.

- Nous avons tous nos petits secrets, nos passe-temps. J’ai un certain talent pour rester libre. Le tien serait de faire taire les bavards avec discrétion. J’ai l’impression que ton ami aime les arguments plus détonants, pas vrai ?

- Je ne vois pas de quoi tu parles…

- Dommage car j’avais de quoi vous occuper dans les jours qui viennent…

- Tu ferais mieux de t’occuper des deux garde-chiourmes à l’arrière ».

Étienne attendit d’être sorti de Valenciennes pour immobiliser le véhicule à l’abri des regards venus du ciel en forêt de Mormal, que les mines exigeantes en bois avaient déjà dévoré aux deux tiers. Sans un mot, la mâchoire crispée, il se dirigea vers l’arrière et ouvrit la porte.

- « On tombe l’uniforme et on se prépare à rentrer à pieds, mes gaillards ! ».

Sous la menace de leurs propres pistolets, les militaires s’exécutèrent. En caleçon, ils prirent la direction qu'Étienne leur indiqua. Ils ne firent que quelques pas avant d’être abattus. Étienne tira les corps à l’abri des sous-bois, les abandonna sous des branchages et remonta dans le Vapofourgon.

- « Satisfait ? Le ménage est terminé. On peut parler affaire ?

- Parler, ça n’engage à rien, dit soudain le colosse dont Étienne n’avait jamais entendu la voix.

- Quoi que vous ayez prévu, vos plans sont à l’eau sur Valenciennes, et je ne vous crois pas partisans enthousiastes du régime Bonapartiste. J’ai besoin d’un tueur silencieux et d’un artificier consciencieux.

- Les bons professionnels se payent chers, de nos jours, l’interrompit le blond méfiant.

- J’ai de côté quelques pièces d’or tombées de coffres mal fermés. Je m’appelle Étienne Lantier. Je suis très recherché pour ma façon de gagner ma vie.

- Si tu es bien qui tu dis, tu as effectivement une certaine réputation. On dit aussi qu’il n’y a qu’un solitaire pour rester en liberté si longtemps. Tu n'as pas essayé de vendre tes talents aux Anglais? Il se dit que tout homme pouvant nuire à l'Empereur est secrètement mais grassement payé...

- Changer de maître pour rester au bout d'une laisse, merci bien! De toute façon, si vous me suivez, les soldats auront bientôt d’autres chats à fouetter que de nous courir après.

- Je suis Aldo Raine. Le costaud amateur de dynamite s’appelle Reisman. Il se pourrait que nous ayons besoin de nous renflouer. De quoi s’agirait-il ?

- On repart sur Valenciennes avant de monter vers Calais. Il faudra juste s’arrêter en chemin, entrer discrètement dans un endroit où se trouveront des gens importants, placer quelques charges et s’esquiver avant que tout ne s’écroule sur leurs têtes.

- Tout simplement ?

- Tout simplement.»

Étienne et Raine enfilèrent les uniformes et Reisman retourna à l’arrière du fourgon qui fit demi-tour pour regagner Valenciennes. Il était encore tôt, l’armée ne savait pas encore qu’un de ses convois de prisonnier était manquant, et personne n’oserait arrêter un Vapofourgon de l’armée. Une heure plus tard, le trio, le véhicule et les uniformes étaient à l’abri dans une raffinerie de sucre désaffectée de la banlieue de Valenciennes. Colin Desforges les y attendait à la grande surprise d'Étienne. Descendant l’arme au poing, celui-ci mit en joue l’intrus tout en scrutant de toute part à la recherche d’hommes en armes.

« - Je suis seul, ne t’inquiète pas…

- Comment m’as-tu trouvé ?

- La Levaque m’a donné cette adresse… juste avant d’être arrêtée. Autant dire qu’elle parlera bientôt, c’est juste une question de temps et de méthode. Il faut partir! ».

Étienne chargea quelques affaires et les fugitifs reprirent leur fuite accompagnés de Desforges. Étienne conduisait quand Raine glissa sa lame sous la gorges de Colin.

« - et bien sûr, tu es venu nous prévenir par bonté d’âme ?

- Si j’avais voulu vous livrer, je ne serais pas venu seul. Cela dit, le fait est que je connais les grandes lignes de votre opération, que j’ai les nouvelles infos pour lesquelles Étienne me paye et que j’ai aussi quelque intérêt à ce que vous alliez au bout de cette affaire. La bonté d’âme n’a rien à voir là-dedans.

- Tu as finalement des précisions sur le motif du déplacement de… la cible ? demanda Étienne.

- Ça n’a pas été facile... c’est même ça qui m’a mis la puce à l’oreille. Mes « sources » habituelles, pourtant bien implantés, ne savaient rien, or, les rares choses qui leur échappent sont en général liées à la stratégie militaire et à la défense de l’Empire. Vu le secret autour de ce déplacement et la configuration du lieu, le budget consacré et la volonté de faire de Béthune une terre désertée par la population, je pense que nous avons mis le doigt sur une rumeur, presque une légende : la source de la puissance impériale! Quoiqu’il se prépare, je pense que c’est lié à l’agitation des Anglais. Sans menacer directement l’Empire, ils trainent des pieds depuis des années, contestent, entretiennent un mécontentement larvé sur la scène internationale. L’Empereur est nerveux, et il souhaite mettre un terme définitif à cette menace sourde qui parasite ses projets d’avenir pour l’Europe. Je pense qu’il a enfin trouvé le moyen de le faire, et que c’est ce qu’il l’amène à Béthune…

- L’Empereur à Béthune ? Au bagne minier ?? C’est ça ton plan de routine, Étienne ??? S’exclama Raine.

- Si ce que dit Colin est vrai, on peut couper la tête de l’Empire mais aussi lui arracher le cœur en le privant d’un avantage militaire d’importance. Ça affaiblirait fortement les éventuels successeurs qui grouillent dans l’ombre de la cours… je n’ai pas besoin de vous pour faire sauter un arrière-poste au fond de la campagne, mais là, ce n’est pas le moment de me laisser tomber !

- Ce n’est pas ça, le problème, mais les tarifs augmentent… là, c’est du haut de gamme dont tu veux qu’on s’occupe, Reisman et moi!

- Et pour être honnête, ces informations sur la technologie militaire impériale devraient intéresser quelques clients de ma connaissance, conclut Colin».

En début de soirée, un Vapofourgon pénitentiaire se présenta à l’entrée de la mine de Béthune. Le site était entouré d’un double rang de grillage, de barbelés et d’une vingtaine de miradors. L’installation était survolée en permanence par deux Aérovaps. Deux soldats convoyaient deux terroristes arrêtés la veille à Valenciennes. Les papiers concernant les prisonniers étaient en règle, malgré le retard conséquent du véhicule qui aurait dû arriver le midi. Une panne, avait expliqué le chauffeur. On leur donna accès à l’enceinte. Passés le poste de garde, les bureaux et les baraquements des soldats, Étienne stationna au milieu de la cour que formaient les dortoirs où s’entassaient des centaines de condamnés. Il avait la gorge serrée et la peur au ventre. Il sentait sous ses pieds le tassement des galeries, le craquement du bois, le sifflement du gaz. Il tenta d’oublier les gravas, la terre, l’air vicié qui vient à manquer, les os brisés, la douleur, l’impuissance et le désespoir… et le souffle de Catherine qui s’épuise, qui se tait. Puis le noir. Puis l’horreur de se réveiller en vie… Étienne tentait de maintenir un visage impassible. Les gardiens firent descendre les prisonniers pour les fouiller sous la lumière d’un Aérovap, puis on indiqua à leur escorte à quel dépôt ils devaient être conduits pour recevoir leur tenue de toile règlementaire et leur affectation de travaux forcés. Dans l’activité grouillante de la cour, le commando abandonna le fourgon, les soi-disant soldats feignant de mener les pseudos prisonniers à qui de droit. L’obscurité naturelle du jour finissant s’ajoutait à la grisaille des cieux que tranchaient régulièrement les faisceaux venus des espions du ciel. Des cohortes de prisonniers hagards se croisaient sous bonne garde entre les baraquements et l’entrée du puît de charbon au fond du camp. Ils étaient toujours moins nombreux à remonter. Arrivés à proximité des chevalements qui marquaient l’entrée des puits, les quatre hommes s’esquivèrent soudain dans l’ombre entre deux gigantesques hangars où étaient déchargées les berlines de charbon avant qu’il soit expédié après séchage et traitement. Hors de porté des lumières des dirigeables, ils se répartirent les armes qu’ils avaient dissimulés sous les uniformes puis attendirent en silence pendant plus d’une heure pour se rapprocher de l’horaire estimé de la visite prévue. Étienne sortit finalement de leur cachette une bouteille à la main. Non loin, le long des rails, plusieurs groupes de prisonniers attendaient leur tour pour descendre dans le puit. Étienne interpella discrètement les deux soldats les plus proches.

« -Fait soif, les gars, non ? Un petit gorgeon avant de descendre ?

- Pas de refus, camarade, dirent-ils en s’avançant vers Étienne qui tendait la bouteille. »

Une lame brilla dans l’ombre qui les engloutit en deux secondes, ne laissant s’échapper qu’un faible murmure étouffé et le froissement d’une masse qui s’affaisse. Déjà, Étienne et Colin prenaient la place des gardiens en queue de peloton en y intégrant Raine et Reisman sans que personne n’en vit rien. Un faisceau de lumière les balaya alors paresseusement. La masse grouillante, puante, épuisée et résignée des prisonniers oppressait Étienne, le ramenant des années en arrière, peu avant qu’une lutte pour plus de justice ne se finisse dans un bain de sang et ne l’oblige à fuir, désemparé et amer, avec au fond de l’âme le sentiment d’avoir entrainé la mort et le désespoir des amis qui l’avaient recueilli. Il n’était jamais redescendu dans une mine depuis. Les brumes du souvenir se dissipèrent au son de la cloche de la cage. La poussière se faisait plus lourde sur les poumons, l’odeur de graisse brulée des câbles prenait à la gorge. Le grincement des poulies, le fracas des portes, le tumulte des chaines et les vociférations des gardiens résonnaient dans le gouffre de ténèbres qui s’ouvrait sous leurs pieds. Le groupe dans lequel se dissimulait le commando pris finalement place. Dans un sursaut, la cage de bois et de fer se referma et commença sa descente. Étienne avait l’impression d’être lentement avalé par un vieux démon patient et sadique. Une fois au fond du ventre de la bête, trois cent mètres plus bas, Étienne réprima son angoisse et, avec Colin, s’arrangeât pour que Raine et Reisman soient préposés à la réception des berlines sous leur propre garde. Les deux prisonniers imposteurs se mirent au travail en prenant soin, sur les conseils d'Étienne, de ne pas se faire trancher les pieds sur les rails ou broyer les mains entre deux wagons. En général, les amputés se vidaient de leur sang sur place avant d’être remontés puis achevés si nécessaire, ce qui arrivait quotidiennement. Les quatre hommes se liquéfiaient peu à peu dans la chaleur moite de la galerie de tête, pourtant loin de l’enfer des tailles. Vers minuit, une agitation particulière s’empara du puit. Les tailles et les galeries furent évacuées sans que la relève prenne la suite. Comme Étienne l’avait prévu, seuls les berlines et les hommes qui y étaient postés continuèrent leur activité et furent assignés sur place après que les derniers chargements furent remontés. Un silence inhabituel s’installa finalement. Puis la cage entama sa descente. Le commando retint sa respiration.

La cage s’arrêta à l’entrée de la galerie. Les portes s’ouvrirent vivement et deux hommes armés en tenue de mineur immaculée en surgirent, inspectant les lieux d’un regard circulaire. Étienne et Colin se mirent au garde à vous, Raine et Reisman, en retrait, inclinant humblement la tête. Semblant satisfaits, les deux hommes ouvrirent le passage à un groupe de sept personnes, tous en tenue de mineur, casque compris. Quatre hommes grands au port martial, mâchoire carrée et pistolet à la ceinture encadraient de prés trois personnages plus dissemblables. Au centre, Étienne identifia aussitôt l’Empereur Napoléon III, maitre de l’Europe au prix du sang et de la liberté de son peuple. A sa droite, un vieillard vouté grimaçait à force de chaleur et de poussière. A sa gauche, un homme bedonnant lui indiqua d’un geste la direction de la berline. C’est lui qui ordonna à Étienne et Colin de faire procéder au nettoyage de la berline en attente et d’avancer l’escabeau de bois. C’était probablement le responsable du camp, et ils mirent Raine et Reisman à la tâche sans ménagement. Une fois le nettoyage sommaire du wagon terminé, les neufs visiteurs embarquèrent dans la berline que les deux forçats durent pousser jusqu’à ce qu’elle prenne de la vitesse.

Étienne, Colin, Raine et Reisman lui laissèrent de l’avance. Reisman en profita pour poser une première charge de dynamite que les uniformes impériaux avaient permis de faire entrer puis embarquèrent dans un autre wagonnet qu’ils poussèrent à une allure plus mesurée dans un souci de discrétion. Ils arrivèrent quelques minutes après l’Empereur à la sortie de la galerie de base. Les visiteurs s’étaient déjà engagés à pied dans une des tailles auxquelles menait la galerie. Les deux gardes présents s’étonnèrent de la présence de leurs camarades et de deux prisonniers. Étienne descendit du wagonnet, tira Raine sans ménagement et se dirigea vers les soldats avec un sourire complice, une explication toute prête aux lèvres. Raine tomba à genou, l’air épuisé. Comme Étienne commençait son laïus, Raine planta son couteau dans le ventre du premier soldat tandis qu'Étienne frappa violemment le second à la gorge. Les deux gardes furent rapidement ceinturés, la bouche obstruée par les bras de leurs agresseurs qui les entrainèrent au sol pour mieux les achever. Tout fut fini en dix secondes et pas un bruit. Colin cherchaient déjà dans la poussière les traces fraiches qui leur indiqueraient le chemin à suivre tandis que Reisman dissimulait une autre charge.

Étienne repris son souffle. Colin lui posa la main sur l’épaule.

« - Je suis presque sûr que nous avons visé juste sur le motif de la présence de l’Empereur. Le petit vieux qui l’accompagne, c’est son ministre des sciences, Sadi Carno. Il est ingénieur, physicien, précurseur en matière d’énergie vapeur et probablement à l’origine de la supériorité de l’Empire en matière militaire et technologique. Je ne sais pas encore précisément quel secret les emmène à trois cent mètres de profondeur sous le bagne-minier de Béthune, mais c’est forcément vital !

- Ne trainons pas alors, je ne voudrais pas que ta curiosité reste insatisfaite. »

En redoublant de précaution, ils s’engagèrent dans une taille déserte à peine large d’un mètre qui semblait à l’abandon. Ils descendirent encore pendant de longues minutes et soudain, l’écho d’une lourde porte blindée se refermant se fit entendre à une centaine de mètres devant eux. Colin partit devant à pas de loup puis revint :

« - Deux gardes encore. Et ceux-là semblent d’un autre tonneau que les précédents. Pas d’uniformes dépenaillés ni de regards ensommeillés ou abrutis par l’alcool. Ils sont aux aguets, face à la sortie de la taille.

- J’ai une idée. Aldo, enfile-ça et tiens-toi prêt. Reisman, par ici, j’ai besoin de tes muscles !»

Un craquement de bois fit sursauter les deux gardes de faction. Un tas de gravas s’écoula de la taille suivi d’un inquiétant nuage de poussière noire. D’abord figés de peur, les deux hommes réagirent. L’un d’eux décida d’aller voir d’un peu plus prés pendant que l’autre couvrait ses arrières. Il s’engouffra prudemment dans la taille jusqu’à disparaitre dans l’obscurité et la poussière. L’autre garde l’entendit tousser, trébucher, puis plus rien. Alors que son inquiétude grandissait, il vit enfin la silhouette ressortir à reculons, couvert de suie noire et pris d’une violente quinte de toux mais lui adressant des signes rassurant de la main. Il se retourna finalement une fois prés de lui. Sous la poussière noire, le garde n’eut pas le temps de ne pas reconnaitre les traits de son compagnon. Aldo Raines venait de lui trancher la gorge d’un geste vif et circulaire et accompagna sa chute au sol pour atténuer le bruit.

Le commando se retrouva devant la lourde porte de bois bardée de fer. Étienne y colla son oreille un long moment mais n’entendis rien qui puisse lui laisser supposer une présence de l’autre côté. En fouillant les corps des soldats, il mit la main sur la clef qu’il inséra délicatement dans la serrure et tourna avec précautions. La serrure libéra la porte sans résistance. Les gonds émirent à peine un léger grincement. Une nouvelle galerie s’ouvrait devant Étienne et ses trois compagnons. Ils parcoururent en silence environ deux cent mètres, sentant la température monter peu à peu, avant d’entendre un murmure en contrebas. Se dissimulant au mieux, Étienne rampa jusqu’au bout de la galerie, guidés par le bruit de frottement grandissant de bielles et le souffle mécanique de moteurs à vapeur. Il découvrit avec stupéfaction une gigantesque grotte aménagée d’escaliers et de passerelles métalliques, parcourue d’un enchevêtrement de tuyaux de cuivre et meublée de turbines, de chaudières et d’installations scientifiques mystérieuses. Au milieu du tumulte, sur une plateforme centrale, encadrés par leurs gardes du corps, l’Empereur Napoléon III et le Ministre-ingénieur Sadi Carno s’entretenaient avec le responsable des installations et un groupe de six personnes portant des blouses blanches de scientifiques. Sur les passerelles, une dizaine d’ouvriers en combinaison de toile bleue s’activaient sur les machines. Étienne, la rage au ventre, se demanda comment mener une attaque en présence d’une vingtaine de personnes dont il ne pouvait prévoir les réactions. Il soupira après un moment de réflexion puis rejoignit ses acolytes.

« - Il y a au moins vingt personnes dans une grotte gigantesque. Quatre sont armées, mais il n’y a aucun soldat. Impossible de mener un assaut frontal, et si on essaye d’entrer discrètement en uniforme, on sera repérés tout de suite.

- Je place les charges qui me restent et on les enterre ? proposa Reisman.

- Non. Je veux voir de mes yeux la fin de l’Empereur, et il faut qu’on en sache plus sur cette installation incroyable. Ça peut être très important pour la suite des événements. Il faut plutôt provoquer une diversion. J’ai peut être une idée ».

Deux forçats crasseux firent soudain irruption en dévalant l’escalier de fer qui permettait d’accéder à la grotte. Ils se précipitèrent au milieu des ouvriers en vociférant, ce qui créa un mouvement de panique. Le temps que les gardes du corps réagissent, deux soldats à peine plus propres avaient suivi. Deux détonations résonnèrent sur les parois et les forçats s’effondrèrent au pied de la plateforme centrale. Tandis que les gardes du corps faisaient barrage devant Napoléon III, Les tireurs allèrent s’assurer de la neutralisation des fuyards. L’un des soldats, le visage couvert de suie, se tourna vers le directeur du camp.

« - Désolé pour cet incident et pour vos visiteurs, Monsieur le Directeur ! ».

Les deux soldats montèrent les quelques marches et se mirent au garde à vous devant le responsable des lieux.

« - On a été obligé de les suivre dans cette zone interdite mais ils ne pourront rien raconter de ce qu’ils ont vu! Quels sont vos ordres, Monsieur ? »

Embarrassé, le Directeur hésita un instant. Le Ministre Carno s’emporta :

« - Personne ne devait passer cette porte, et les responsables seront lourdement sanctionnés! Vous ne sortez pas d’ici pour le moment ! Et ne laissez pas ces cadavres au milieu de la passerelle ! Allez, tout le monde au travail!».

Autour de la plateforme, les ouvriers reprenaient leurs activités. Le groupe de scientifique dont certains devaient avoir plus de quatre-vingt ans reprenait ses esprits. L’escorte de l’Empereur rengainait ses armes. Les soldats allaient obtempérer quand, dans un sifflement, un poignard vint se planter dans le cœur d’un garde du corps. Un des soldats tira dans la tête d’un autre. Un second poignard toucha un troisième tandis que, dans la confusion le second soldat assomma d’un violent coup de crosse le dernier garde du corps. En moins de cinq secondes, l’Empereur avait un soldat dans le dos et un pistolet sur la tempe devant les regards médusés de l’assistance qui venaient de remarquer que les forçats abattus se tenaient finalement debout !

« - Personne ne bouge ! Reisman, vérifie que la porte reste fermée ! Raine, regarde s’il y a une autre issue.

- Répondez à nos questions et tout se passera bien, dit Colin en s’adressant au Ministre-ingénieur Carno.

- Vous ne savez pas à qui vous avez à faire, canailles ! l’interrompit l’Empereur en personne.

- Votre Majesté, je ne vous ai pas adressé la parole et, à cette minute, votre empire ne tient plus qu’à un fil. Vous devriez vous taire !

- On m’a trahi ! s’exclama le monarque.

- Disons qu’il ne faut jamais considérer le petit personnel comme quantité négligeable… Carno, que sont ces installations et ces vieux barbons en blouse blanche ? C’est de là que vient la supériorité militaire de la France, j’imagine ? Ici que sont nés les Carboxyles, les Aérovaps ?

- Taisez-vous ! Rugit le Ministre Carno.

- Vous n’en sortirez pas vivant ! Vociféra l’Empereur.

- La ferme, assassin ! lui cria Étienne en lui assénant un violent coup de crosse.

- Qui êtes-vous donc ? reprit Colin en s’adressant aux six hommes en blouses blanches.

- Je m’appelle Nikolaus Otto, lui répondit avec un fort accent allemand le plus jeune d’entre eux. Comme mes compagnons d’infortune, j’ai été enlevé et je suis enfermé ici depuis des lustres! Je ne sais même plus en quelle année nous sommes ! Nous avons été contraints de mettre nos compétences au service de ce fou que votre ami tient en joue. Sans Clapeyron, Thomson ou Clausius, sans la complicité de Carno surtout, votre empereur ne serait déjà plus qu’un petit tyran à genoux, exilé comme son oncle avant lui !

- La France a apporté la paix et la stabilité au monde! Vous allez déclencher le chaos, imbécile! Détruire l’œuvre de ma vie ! L’invectiva le Ministre Carno.

- Je suis ingénieur en thermodynamique, dit le plus vieux qui devait être le français nommé Clapeyron. Quand Carno a associé nos recherches mais que nous sommes arrivés dans une impasse, il n’a pas su se résigner. Il a fait miroiter de folles découvertes et un pouvoir infini au Président de la République de l’époque… Louis-Napoléon Bonaparte! Carno était fasciné par les travaux des anglais et la puissance qu’ils commençaient à développer depuis les découvertes de Newcomen et Watt au siècle dernier. C’est alors que Bonaparte et Carno ont eu cette idée monstrueuse… les Services Secrets Français ont écumé l’Europe et ramené jusqu’ici venant d’Angleterre, d’Allemagne, de Belgique et même de France les physiciens et ingénieurs les plus prometteurs en matière de thermodynamique, repérés par Carno lui-même. Une fois enfermés dans cette mine, sous la menace, il a bien fallu se mettre au travail.

- Vous êtes là depuis des années ? Mais pourquoi cette visite secrète au milieu de la nuit avec si peu de sécurité ?

- Je pense que c’est en partie ma faute, répondit un homme d’une cinquantaine d’années qui semblait venir de Belgique. J’étudie avec Beau de Rochas et Otto des applications thermodynamiques qui ne seraient pas basées sur le charbon… et, ces dernières semaines, nous avons fait des avancées fondamentales sur un principe de moteur à combustion interne. Le problème, c’est que la puissance produite ridiculise complètement les technologies actuelles.

- En quoi est-ce un problème si c’est tellement révolutionnaire ?

- Ce que Lenoir veut dire, répondit un sexagénaire qui devait être Beau de Rochas, c’est que l’énergie est produite par l’utilisation d’un carburant raffiné à partir de pétrole, matière première dont est quasiment dépourvue l’Empire, contrairement à certains de ses adversaires actuellement muselés. Si cette découverte éclate au grand jour, ce sont les fondations de l’Empire qui s’écroulent ! Le moindre soupçon de faiblesse dressera les autres puissances mondiales contre la France !

- Mais ce pourrait aussi être la fin de l’esclavage pour des millions de mineurs ? s’exclama Étienne, comme pris de fièvre... La fin des morts, des malades, des enfants aveugles, la fin des galeries qui s’effondrent, des explosions, des hommes et des femmes enterrés vivants… toutes ces horreurs pour le simple pouvoir de cette monstrueuse ordure ! ».

Le cerveau de Napoléon III alla éclabousser les témoins médusés qui fixaient Étienne, prostré, le pistolet fumant encore levé.

Colin prit l’initiative.

« - On sort d’ici. On délivre l’équipe scientifique et on la met à l’abri. Reisman, termine tes… installations.

- J’en ai pour cinq minutes. Le mécanisme nous en donne trente pour sortir, dont plus de dix pour remonter la cage. Il faut qu’on y retourne en moins de vingt minutes… mais les petits vieux vont avoir du mal à suivre pour retourner jusqu’aux berlines. Et je dois activer les charges que j’ai posées en chemin. Et qu’est-ce qu’on fait des ouvriers ? A peine dehors, ils vont donner l’alerte !

- A part Carno et le directeur, je ne crois pas qu’une seule personne ici soit triste de sortir et de faire sauter cet endroit, répliqua Étienne. Et les deux qui posent problème ont intérêt à la boucler… je pense qu’ils ont compris que je ne plaisante pas.

- C’est sûr qu’on ne va pas les regretter ces salauds ! déclara un des ouvriers. On ne vous balancera pas, et les petits vieux, on peut les porter, à tout ce qu’on est. Mais les berlines ? On sera combien dedans ?

- Bon, pas le choix, le directeur et le dernier garde du corps restent ici. Aldo, attache-les.

- Pitié ! cria le directeur à genoux.

- Ma pitié est restée au fond d’une mine il y a des années de ça. Aldo, bâillonne aussi le directeur, ses cris pitoyables me fatiguent ! A dix par wagon, ça devrait le faire.

- Étienne, partez devant avec les ancêtres, je finis de placer les charges et les minuteurs et je vous rejoins. Ça nous donnera quelques minutes de plus.

- Parfait. Tout le monde à l’escalier ! Colin, tu pars devant voir si les galeries et les tailles sont dégagées. Aldo, tu fermes la marche et tu tiens Carno à l’œil! Et toi, Reisman, ne traine pas trop. »

Les savants, les ouvriers et trois des quatre membres du commando remontèrent les escaliers de fer. Étienne jeta un dernier regard au cadavre de l’Empereur puis pris la tête de la troupe. L’étroitesse de la taille freina beaucoup leur progression, faute de place pour porter les vieillards. Beaucoup, peu habitués à la mine et dépourvus de casques, se cognaient au plafond bas, aux parois et aux affleurements rocheux. Après dix interminables minutes, ils arrivèrent enfin aux deux berlines qui les attendaient. Reisman, plus rapide, les rejoignit cinq minutes après. Les plus vieux embarquèrent, les plus vigoureux poussèrent jusqu’à la pente et grimpèrent quand l’élan fut suffisant. La montée finale freina les wagons cinq minutes après, juste avant l’arrivée au bas du puit où attendait la cage. Étienne calcula rapidement le temps qui restait. Alors que tous prenaient place, il interdit l’accès à la cloche qui prévenait qu’il fallait remonter la cage. Il égrenait le temps dans son esprit… puis tira fermement sur la corde de la cloche. Tout le monde retint son souffle dans la cage immobile pendant de longues secondes, puis la cage s’ébranla. Dans sa tête, Étienne comptait toujours, comme s’il avait prise sur le temps qui passait et la marche des mécanismes des explosifs de Reisman. A moins de vingt mètres de la surface, une première explosion lointaine secoua la cage, puis une seconde explosion plus proche fit monter un nuage de poussière noire à leur poursuite. Enfin, la cage atteignait son but quand la déflagration de la troisième explosion déclencha les cris de panique des passagers de la cage, l’écroulement des parois de bois et de terre, et l’affaissement des poutres métalliques qui soutenaient les mécanismes des câbles. A la surface, les cloches d’alarmes réveillèrent le camp, les soldats couraient à peine habillés dans la cour, rassemblant avec une brutalité hâtive les prisonniers hébétés.

« - Le directeur ! Cria quelqu’un. Le directeur et des visiteurs sont au fonds ! » La présence de l’Empereur et de son principal ministre était bien restée secrète. Les secours tentaient de s’organiser sans trop savoir quoi faire. Le nuage noir monté des entrailles de la terre envahit une bonne partie du camp. Il couvrit aussi la sortie de la cage brinqueballante d'Étienne et ses compagnons, anonymes sous une épaisse couche de suie noire. Dans la confusion, ils purent s’éloigner des chevalements qui menaçaient de s’effondrer à leur tour. Soudain, avec une vigueur inattendue pour son âge vénérable, Carno dégagea son bras de la poigne d'Étienne et se perdit rapidement dans la poussière !

« - J’ai perdu Carno ! Aldo, on embarque les savants au Vapofourgon avant qu’il ne donne l’alerte ! »

Étienne et Colin en uniforme s’installèrent à l’avant du véhicule qui démarra en trombe, bouscula plusieurs soldats interloqués, défonça la double grille d’entrée et essuya des tirs tardifs sans dommage.

« - Et maintenant, direction Calais, indiqua Colin, nous sommes trop connus et recherchés sur Valencienne. Là-bas, j’ai des amis sûrs ».

Étienne acquiesça et prit la direction proposée. A leur grande surprise, aucun Vapofourgon ni aucune Vapomobile d’interception ne les pris en chasse. Le Vapofourgon traçait sa route en toute quiétude. A l’arrière, sans un mot, les plus âgés s’assoupissaient, épuisés par les émotions fortes de ces dernières heures, les plus jeunes rêvaient de vivre leur liberté retrouvée en un endroit sûr. Au bout d’une heure, Étienne commença à se détendre. Calais n’était plus très loin et tout était calme, mais il se sentait étrangement désemparé, sans plus savoir ce que serait sa vie maintenant qu’il avait accompli sa vengeance. Ils arrivaient au villages baptisé Les Attaques quand un éclair de lumière tombé brutalement du ciel captura le Vapofourgon. Des salves de mitrailleuses de Reffye crépitèrent tout autour. L’Aérovap ne pouvait porter qu’un armement léger et devrait s’approcher plus s’il voulait ajuster ses tirs. Étienne réussit pendant plusieurs kilomètres à maintenir sa trajectoire au milieu des cris de ses passagers bousculés en tout sens. L’Aérovap ne les lâchait cependant pas. Étienne échafaudait un plan quand un obus de 75 creusa un cratère devant lui ! Le fourgon quitta la route et s’enfonça violemment dans le fossé. Du sang coulait dans ses yeux, mais Étienne sentit avant tout le tremblement de la terre. Il descendit en chancelant du Vapofourgon quand il distingua finalement à cinquante mètres devant lui la masse monstrueuse d’un Carboloc !

Aldo et Reisman, indemnes, aidaient Colin à s’extirper de l’épave. Sa jambe cassée le faisait hurler de douleur mais Étienne n’entendait rien. Il ne pouvait détacher son regard de l’arme légendaire de l’Empire que bien peu de vivants avaient finalement eu la terreur de voir. La masse d’acier de presque quatre mètres de haut n’était qu’une caisse blindée hérissée de canons de calibres divers et de rares et étroites meurtrières pour la visibilité. Huit roues démesurées creusaient la terre d’ornières profondes et portaient le monstre au milieu d’un gigantesque nuage de fumée malodorante qui le dissimulait presque. Un porte-voix fit entendre la voix déformée et haineuse du Ministre Carno.

« - Vous ne pouvez m’échapper ! Tous les sémaphores à travers l'Empire ont donné l'alerte! Livrez-nous les prisonniers et vous aurez la vie sauve… ou vous serrez tous pulvérisés, démembrés, carbonisés ! »

Les savants contusionnés s’étaient rassemblés sur le bord de la route. Clapeyron et Beau de Rochas n’avaient pas survécu. Un second obus fit exploser le Vapofourgon pendant que Étienne et ses compagnons tentaient de se mettre à l’abri d’un groupe de maisons isolées. Des salves de mitrailleuses les poursuivirent jusque là. Les plus valides portaient les blessés. Un mur décrépi leur offrit un très provisoire abri de fortune. Derrière eux, le grondement du moteur du Carboloc se précisait. Le jour n’allait pas tarder à se lever et les rendre encore plus vulnérables. L'Aérovap se tenait étrangement en retrait.

Étienne était blessé à la tête, Colin avait la jambe brisée et les quatre savants survivants, indemnes mais terrorisés, n’étaient pas des tireurs d’exception. Les quelques pistolets des fuyards n’étaient de toute façon que des piqûres de moustiques sur le blindage du Carboloc. Raine et Reisman, arme au poing, jetèrent un regard par-dessus le mur. La monstrueuse machine avançait lentement sur la route, pilonnant de tirs la terre autour des fuyards. La détermination furieuse de Carno ne leur laissait pas d’échappatoire.

« - Cette fois mon vieux, on est coincés! s’exclama Raine.

- J’ai encore une charge de dynamite, répondit calmement Reisman.

- Quoi ? Et tu ne le dis que maintenant ?

- Peu importe, les interrompis Nikolaus Otto. Du toit aux ailes, de l’avant à l’arrière, rien ne peut entamer le blindage du Carboloc !

- A moins que… intervint Thomson… Carno voulait qu’on travaille sur une amélioration des performances du moteur. A cause du poids du Carboloc, on a limité le blindage à la surface exposé… le châssis, lui, est plus fragile … mais hors de portée.

- Donne-moi ta dynamite, Reisman. On va tenter quelque chose. De toute façon, si on reste là, on est morts. A mon signal, tu fonces vers la ruine à droite. Dés que je suis en place, tu me rejoins de l’autre côté ! Compris ? Vas-y ! ».

Avec une vitesse inattendue, le colosse quitta l’abri du mur en courant vers la droite du monstre d’acier. Les mitrailleuses crépitèrent au-dessus de sa tête. Reisman se jeta à terre à plusieurs reprises, le Carboloc sur les talons. Raine profita de la diversion pour se jeter dans le fossé à trente mètres de là. Reisman avait atteint l’abri de la maison en ruine la plus proche, mais, à la surprise du pilote de l’engin de mort, il le quitta aussitôt pour fuir dans l’autre direction. L’engin pivota pour suivre sa course, poursuivant son mitraillage en règle. Reisman se sentait à bout de souffle. Il sauta par-dessus le fossé à gauche de la route et fut fauché en plein vol ! Derrière le mur, Étienne assistait à cette course folle, impuissant. Il poussa un cri de rage en voyant tomber Reisman, puis repris espoir en le voyant se relever péniblement, ensanglanté, mais reprenant sa course en claudiquant. Carno quitta la route pour administrer le coup de grâce à l’insolent qui le défiait. Il engagea le Carboloc au-dessus de l’insignifiant fossé. Une première explosion retentit qui souleva le monstre d’acier. Une seconde beaucoup plus puissante l’éventra, soufflant les ruines environnantes et assommant les fugitifs, abattant le mur qui leur servait de refuge. Puis le silence s’installa. Au loin, l’équipage de L'Aérovap était abasourdi. Suivant les ordres du Ministre, ils étaient restés en retrait. Le soleil se leva sur les ruines effondrées et fumantes. Le dirigeable décida de survoler le champ de bataille à la recherche d’un signe de vie alors qu’un frémissement parcourait finalement un tas de brique. Étienne en émergea couvert de plâtre et de sang. Il fixait L'Aérovap qui se rapprochait. Non loin de là, la carcasse décapitée, déchiquetée et brisée en deux du Carboloc continuait à se consumer. Les environs étaient criblés d’éclats d’acier, de tuyaux distordus, d’engrenages disloqués. Colin et les quatre autres survivants rampèrent à leur tour hors de l’amas de briques. Étienne qui tenait à peine debout sentait la menace du dirigeable. Là-haut, les artilleurs volants préparaient leur mise à mort dés qu’ils seraient à portée de tir. Ignorant la douleur et les vertiges, il cherchait le salut dans son esprit embrumé. L’ombre du dirigeable grandissait. Les premières salves crépitèrent bien loin de leur cible mais permettaient d’ajuster les tirs. Étienne tomba à genou au milieu des débris du Carboloc. Une nouvelle salve se concentra sur lui et il fut touché à la jambe. Serrant les dents, il attendait L'Aérovap qui descendait du ciel avec l’assurance tranquille du prédateur sûr de sa victoire. Au moment où les artilleurs allaient l’achever, Étienne brandit soudain une des mitrailleuses arrachées du Carboloc par l’explosion et cribla avec l’énergie du désespoir la toile gonflée d’hydrogène de l’appareil ennemi. En quelques secondes, L'Aérovap s’enflamma, tangua un moment dans le ciel et s’écrasa brutalement, explosant au contact de la terre ferme !

Tout n'était que fumée et débris. Étienne ignorait douleur et blessures et avançait debout. Il avait compris le sacrifice d'Aldo Raine mais espérait encore trouver un souffle de vie chez Reisman Il s'affaissa cependant bientôt devant le corps exsangue et criblé de shrapnels. Colin, soutenu par Otto et Lenoir, l'arracha à sa morbide torpeur.

"- Étienne, ils nous ont sauvés la vie, et ce que nous avons fait pour l'Europe aujourd'hui n'aurait pas réussi sans eux, mais d'autres Aérovaps, d'autres Carbolocs vont venir, Les "Charbonniers" ne vont pas laisser leur pouvoir et leur fortune s'effondrer sans rien faire. On nous recherche dans tout l'empire... nous devons emmener Thomson, Clausius, Otto et Lenoir en lieu sûr! Nos amis ne doivent être morts pour rien... et sans toi, je n'y arriverai pas!".

Étienne fit finalement l'effort de se lever. Attelles et bandages de fortune posés, les fugitifs entamèrent en silence leur marche vers Calais à sept kilomètres de là. Le jour s'était maintenant levé et le groupe était d'autant plus vulnérable. La ville s'éveillait, les patrouilles quadrillaient la ville, les Aérovaps la survolaient au plus bas et les éventuels délateurs étaient toujours à l'affut d'une récompense facile. Quoiqu'épuisés, Colin et ses compagnons firent un détour pour éviter le centre-ville et gagnèrent avec mille précautions la zone portuaire. Suivant les indications de Colin, ils trouvèrent asile dans la cale d'un bateau en cale sèche. Ils y trouvèrent de l'eau, du pain, un nécessaire de premiers soins et quelques vêtements qui n'était pas militaires, déchirés ou couverts de sang. Enfin, malgré les réticences d'Étienne, Colin les quitta pour un mystérieux rendez-vous susceptible de leur permettre de trouver une issue. Étienne le regarda s'éloigner appuyé sur une béquille puis rejoignit les savants finalement endormis sur lesquels il devait veiller.

Étienne tremblait de fièvre et de terreur, enfoui sous un quintal de terre noire et de rocher, sentant la main de Catherine se refroidir et ne pouvant émettre le moindre cri, quand il fut réveillé par des détonations lointaines. Il s'extirpa péniblement de son cauchemar tandis que les quatre savants évadés émergeaient de leur lourd sommeil. Par un hublot, Étienne se rendit compte que la nuit était de nouveau là, et, dans l'obscurité, il vit Colin se précipiter aussi vite que le permettait sa béquille vers leur cachette. Il fit se lever ses compagnons et se glissa vers l'échelle de corde qui permettait de grimper jusqu'à eux.

-" Étienne! Vite! Descendez! Les soldats arrivent!

- Mais comment...

- Peu importe! J'ai pu trouver une échappatoire, mais il nous reste peu de temps! Suivez-moi!".

Les six hommes s'enfoncèrent dans les ténèbres nocturnes, se faufilant entre les hangars du port tandis que, non loin, la lumière familière d'un Aérovap explorait les environs. Ils longèrent les quais, fuyant les éclats de voix qui résonnaient maintenant là d'où ils venaient. Au bout des quais, ils sentirent sous leurs pieds le sable de la plage au nord-ouest de la ville. A bout de souffle, ils se dirigeaient vers les dunes, espérant y trouver un peu de répit, quand ils furent pris dans la lumière de l'Aérovaps. Une rafale de semonce leur coupa la route. Les cris des soldats se rapprochaient. Empoignant son dérisoire pistolet, Étienne se préparait à son dernier combat quand une explosion illumina le ciel! L'Aérovap s'écrasa dans la mer à une encablure du rivage et d'Étienne stupéfait! Un bouillonnement venu de la mer attira l'attention des fuyards et des soldats qui arrivaient. Soudain, déchirant les flots, un navire d'une sorte qu'ils n'avaient jamais vu fit surface devant ces témoins médusés. Un canon encore fumant dépassait d'une écoutille. Un canot chargé d'une mitrailleuse fut mis à flot. Tandis que des rameurs énergiques le rapprochaient de la plage, un mitrailleur consciencieux décima la section, mettant en fuite ses survivants.

Tout se passa très vite. Des hommes armés descendirent du canot et s'adressèrent à Colin. En anglais.

-" Capitaine Blaquesmith! Les Français vont revenir avec des renforts, il faut vite embarquer!"

Le Capitaine Cole Blaquesmith adressa un regard peiné à Étienne.

-"Étienne, je sais que tu dois être furieux, mais on n'a pas le temps d'en discuter ni d'autre choix pour fuir...

- Un espion! Depuis le début, tu t'es servis de moi, de nous tous! Depuis le début, tu travaille pour ces salauds d'Anglais! Et maintenant, en livrant ces hommes, tu vas faire d'eux les maîtres du monde!

- Je suis Anglais, j'ai fait ce que je devais faire pour mon pays... et l'élimination de l'Empereur t'est tout aussi agréable qu'à nous, non? Ce monstre devait mourir, tu ne peux pas dire le contraire. Sans les renseignements que je t'ai fourni, tu n'aurais jamais eu ta vengeance. Mais il y a des enjeux beaucoup plus importants, des aspects qui t'échappent...

Étienne sortit son arme et la pointa sur Cole.

- Les anglais n'ont pas de meilleurs manières que l'Empire avec leurs mineurs. La misère n'est pas moins pénible, le travail pas moins harassant et vos riches bourgeois pas moins impitoyables! Qu'ils aillent au diable!

Le Capitaine Blaquesmith arrêta d'un geste ses hommes qui dégainaient à leur tour.

- Attends, Étienne, tu es un homme de valeur, courageux, intelligent... je te respecte pour ça. Je tenais absolument à te témoigner ce respect... après notre premier contact, tu penses bien que j'ai épluché ta vie, détaillé ton parcours, chercher à cerner tes motivations... pendant l'enquête, j'ai découvert quelque chose d'extraordinaire... laisses-moi te montrer! Sergent, par ici!"

Un homme descendit du canot et aida une silhouette encapuchonnée à en faire de même. La soutenant, il l'amena précautionneusement vers Cole et Étienne. Arrivée à quelques pas, la silhouette dévoila d'une main tremblante son visage à la lumière de la lune. Étienne la reconnut et resta tétanisé. Catherine toussa violemment et ne put retenir un crachat sanglant chargé de poussière noire. Étienne appuya son pistolet sur sa tempe.

 

FIN

 

 

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23 mars 2011

LES ABSENTS ONT TOUJOURS TORT...

"Une jolie brune à bouclettes, fragile... trop fragile, trop blessée, trop seule.

La drogue, la rue, une corde.

C'est jeune, 38 ans.

Je suis désolé. Repose en paix".

 

 

Je n'ai rien trouvé de mieux.


La demoiselle en question... était mon ex, comme on dit. Une jolie et gentille fille que j'ai connu au lycée. Nous avons partagé 5 ans de notre jeunesse... il y a 20 ans, presque. Une vraie première histoire d'amour qui fait mal à la fin. Puis nos routes se sont séparées. Plus de nouvelles pendant 15 ans, jusqu'à hier, par une connaissance commune.


L'avantage d'avoir un blog que personne ne lit, c'est de pouvoir y déposer en toute impudeur cette pensée qui m'a hanté toute la journée... comment elle a dû se sentir seule. Je voulais que des gens, même des inconnus de passage, pensent à elle. Elle s'appelait Nadège.


Bref, c'est important de faire attention à ses proches et de les chérir, même si c'est un "lieu commun" de le dire. C'est tellement fragile, tout ça.


Et la vie continue... je vais avoir 2 bébés en juillet. C'est bizarre, la vie.


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10 novembre 2010

HOUELLEBECQ ET WIKIPEDIA : L'ART ET L'INDUSTRIE...

houellebecq

 

Bien que resté sur une impression mitigée faite de lecture intéressante de "Extension du domaine de la lutte" et de médiatisation agaçante de Houellebecq, et parce qu'il n'y a pas que les "p'tits Mickeys" dans la vie, je me suis laissé affecter par l'effet Goncourt et ai acheté et lu aux 3/4 dans la foulée ferroviaire le dernier roman de Michel HOUELLEBECQ. Toujours sensible aux caricatures et idées prédigérées véhiculées par les médias, j'en était resté à l'image d'un semi-clochard, acariâtre, misanthrope et un brin pervers qui faisait les belles heures d'une intelligentsia parisienne snobinarde avide de récits égocentriques étirant l'ennui de la vie sur 300 pages.

 

Des heures de train à tuer m'ont plongé dans "LA CARTE ET LE TERRITOIRE" pour 275 premières pages à rire tout haut, soupirer,  lever le sourcil et mouiller le coin de l'œil. Convoquant dans son théâtre de guignols Frédéric Beigbeder, Jean-Pierre Pernaut, Julien Lepers, Joe Dassin, Patrick Le Lay ou encore lui-même, Michel Houellebecq nous entraine dans une histoire drôle et cynique sur le mariage de l'industrie et de l'art qui lui permet de distribuer à l'envie les piques acerbes dont il a le secret pour le plus grand bonheur de ses admirateurs.

La qualité du roman va heureusement bien au delà de cet aspect roublard et de cette complicité de tireurs de sonnettes. Les pirouettes provocatrices de Houellebecq ne cachent plus son propos tragique, ironique et romantique sur la difficulté de vivre, de créer et d'aimer, déchiré entre l'art et le le travail, l''intime et la société sur fond de temps qui passe... bref, le roman nous parle de la vie. La vie de Jed Martin, artiste peintre et photographe qui a décidé de peindre le portrait de Houellebecq permet l'auto-dérision sur le personnage et la vie romancée de l'auteur. Cette mise en abime est l'occasion de le rendre humain, fragile et usé, condamné à attendre dans l'angoisse et l'impuissance qu'un nouveau roman veille bien le convoquer à son clavier pour le sortir de sa médiocrité et de sa précarité financière.

La complicité de l'art et de l'industrie, les considérations sur l'architecture fonctionnelle fascisante, les peintres préraphaélites, le Bauhaus et la vocation touristique de la France donnent une densité au livre et interrogent le lecteur sur ce qu'il lit, sur l'objet qu'il tient, sur le processus qui a conduit à son écriture, sur l'intention de l'artiste et sur le rôle qu'il fait jouer à son lecteur. Dés lors, inclure des articles de Wikipédia dans un roman qui mêle l'art et l'industrie pourrait même être perçu comme un argument à charge.

 

Au delà d'une histoire d'amour convenue et d'une satyre simpliste, Michel Houellebecq navigue du pathétique au sympathique sur une mer intime houleuse en quête de rivages plus paisibles qui pourraient être ce roman salué par les critiques et apprécié des lecteurs.

Épargnez-vous cependant l'annecdotique et pesante intrigue policière finale qui alourdit inutilement l'ensemble et profitez-en pour reprendre pied et souffle après cette immersion Goncouresque dans le roman français contemporain.

 

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30 janvier 2010

STRANGE TALES 141...

Le principe d'une réinterprétation graphique?

Prenez un classique du comics, distribuez les pages à des dessinateurs de talent (variable) et comparez!

Ma page à moi :

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L'original de Steve Ditko en 1966 :

strange27

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12 octobre 2009

LES PIEDS SUR TERRE...

En cette rentrée de septembre, le thème du défi quasi-mensuel de Buzz s'est porté sur.. LE RETOUR. L'idée était là, mais l'exécution fut pénible et inachevée.

Jugez vous même.


Les pieds sur Terre…


Christian reprit péniblement conscience dans le souffle du vent du désert, enlacé par le squelette rutilant du Dr Kaos. Il s’en dégagea, réprimant un frisson de dégout. Encore groggy, il tendit le bras vers le ciel et d’un saut voulut prendre son envol… mais chuta lourdement sur le squelette qui se disloqua. Le souffle coupé, interloqué, il se rendit finalement compte du désagréable picotement du sable sur sa peau qui ne sentait normalement pas l’impact des balles!
 
Une angoisse sourde tenta de s’emparer de lui mais fut chassée d’un virtuel revers de la main. Le combat avait été âpre, et même le dépositaire des pouvoirs des 5 gemmes pouvait avoir été brièvement affecté par les dispositifs interlopes de Kaos. Il fit quelques pas pour reprendre ses esprits et sentit dans sa cheville la cruelle morsure d’un poignard atomique*! Il sursauta, prêt à se battre, cherchant l’adversaire, mais ne vit rien alors que son sursaut sembla provoquer une morsure semblable!
 
Il lui fallait prendre de la hauteur mais il ne put que lourdement chuter sur une cheville décidément endolorie, pour ce que le concept pouvait évoquer à Power-Mass. La panique gagna du terrain et l’affolement fut à son comble quand ses intestins se nouèrent et qu’une étrange sécrétion coula sur son front malgré l’ardente chaleur dont il constata finalement les effets*!
 
Sa gorge se serra en proie à ce qu’il pourrait qualifier de sécheresse et il entendit d’étranges percussions s’accélérer, qui semblaient venir de l’intérieur de son corps. Christian se sentit de plus en plus démuni et de moins en moins Power-Mass! Les orbites vides de Kaos le fixaient et son crâne souriait de toutes ses dents. Malgré la douleur, Christian se mit à courir vers la dune qui n’était qu’à quelques kilomètres … un vertige le prit en constatant l’interminable délai qu’il lui fallut pour parcourir 50 mètres. Il se trouvait ridicule et maladroit, son corps lui pesait et, pire que tout, commençait à sentir mauvais*! Un indéfinissable malaise travaillait son rectum et une pression désagréable encombrait ce qu’il apprendrait à reconnaitre comme sa vessie. Enfin, son ventre émit un gargouillement en même temps qu’il ressentait une impression de vide… jamais la douleur des combats et l’impact des poings des Titans des Nébuleuses ne l’avaient mis autant à mal. Un autre liquide s’échappa de ses yeux alors que sa gorge se serrait. Il se sentait… impuissant. Terrorisé.
 
Il fit quelques pas machinaux en trainant les pieds sur le sable, sans but ni réelle volonté. Il se débarrassa de sa cape dorée qui le collait affreusement et poursuivit hébété son pénible chemin, tentant d’éviter que ne coule de nez un énième fluide inconnu.
 

__________


Christian reprit conscience à son grand désespoir. Entre ses paupières entrouvertes, il vit un plafond maronnasse et des murs gris défraichis. L'odeur aigre était à l'unisson. Elle ne venait pas que de la chambre mais aussi de son occupant. Celui-ci tenta un premier mouvement qui s'interrompit sous la brulure et le craquellement de sa peau.
" Ben mon gars, faut pas trainer dans le désert en tenue de cabaret! Tas eu de la chance que j'passe par là..."
Un vieux Cow-Boy venait d'ouvrir la porte, portant un sac de chez O'flash dégoulinant de gras de Burger.
"Je t'ai pris de quoi te retaper un peu... et aussi des fringues plus viriles... enfin plus discrètes. Enfin, moi, je juge pas, hein?... heu... ."


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06 septembre 2009

LE VENIN...

Mais, me direz-vous, que font tout ces dessins dans la catégorie "the prose"? Il s'avère que je ne suis l'auteur que du scénario du "Venin". Les dessins sont l'oeuvre de Tandhruil, dont vous trouverez d'autres pages sur son blog dont le lien est sur votre droite.

A l'occasion de la sortie d'un nouveau fanzine, "2016" dont le cerveau est le sieur Master, Tandhruil a sollicité ma collaboration sur un polar. L'expérience étant nouvelle, vous serez indulgent! Merci donc à Tandhruil pour l'invitation et pour son talent.

LE VENIN... interdit aux âmes sensibles!

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04 août 2009

LES PLUMES DE BUZZ : L'HORREUR...

En plus d'avoir écrit "Marylou repose sous la neige" pour le recueil de nouvelles intitulé "LES PLUMES DE BUZZ : L'HORREUR", dont la sortie est imminente, je me suis proposé d'illustrer la nouvelle de Thoor qui s'appelle "JOHANNE & GEORGES".

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Pour plus d'info sur LES PLUMES DE BUZZ, c'est là :

LES PLUMES DE BUZZ sur Facebook

et là :

LES PLUMES DE BUZZ sur Buzzcomics


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13 juillet 2009

MARYLOU REPOSE SOUS LA NEIGE...

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La campagne Normande autrefois verdoyante reposait sous la neige de décembre. 5 ans de réclusion volontaire dans les ruines du château ducal caennais sous l'oriflamme du Phénix m'avaient éloigné des routes du Cotentin. Je comptai maintenant une bonne journée à chevaucher au bord des routes de Caen à Cherbourg, parcourues à 120 km/heure en d'autres temps. Les prés, les maisons, La route, les fossés se perdaient en un paysage immaculé, redonnant de l’innocence et de la douceur à des terres que je traversai en hâte vers le cœur de l'agonie morale du monde.

Pas d’éternel blanc manteau à espérer, hélas. Les stigmates reviendraient au printemps. L'amertume en poussait parfois certains à regretter qu'une centrale nucléaire classique ne puisse pas exploser. Mais non, pas de champignon atomique, pas de milliers de tonnes de poussières dans l’atmosphère pour enfin cacher le soleil, pas d’hiver nucléaire susceptible de nous éviter une atroce survie. C'était bien la peine d'accumuler en un an et dans une seule centrale l'équivalent de 1000 bombes d'Hiroshima, ridicule pétard de seulement 0,013 mégatonnes. Un surgénérateur de type « Superphénix », plus à même de finir en champignon atomique aurait épargné à l'humanité le spectacle de sa propre lâcheté. Le réacteur pressurisé européen, plus connu sous le nom d'EPR, était un projet de réacteur nucléaire de troisième génération plus sûr et plus rentable, conçu et développé à la fin du XXème siècle en France. La Manche, ce morceau d'Irlande perdu en Normandie - la basse, la seule, celle qui n'est pas la banlieue parisienne -, s'enorgueillit de porter beau ce fleuron du génie Français. Flamanville eut donc le redoutable et double honneur de donner raison à la Grande Bretagne qui avait dénoncé des failles importantes de sécurité, et de faire passer Tchernobyl pour un canular scientifique.

Par une belle matinée d’été, 5 ans auparavant, une défaillance inexpliquée des systèmes d'alimentation électrique avait entrainé un défaut de refroidissement. Endommagé, le circuit primaire d'eau provoqua la perte de réfrigérant. L’enceinte de confinement du réacteur se rompit sous l'effet de la surpression due à la vapeur d'eau. Le cœur eut finalement tout le loisir de passer en fusion, bien aidé par l’incendie qui se déclencha suite à un rapprochement eau / électricité des plus inadéquats. Avant d’être refroidi par les toutes nouvelles mesures de sécurité promises, le cœur en fusion s'enfonça de quelques dizaines de mètres dans la terre, entrainant avec lui les bâtiments, les terres, les rochers et la mer proches, redessinant brutalement le profil du Cotentin. Par réaction en chaine, à 16 kilomètres de là, le Nez de Jobourg sombra dans les flots avec les falaises environnantes. L’usine de retraitement de déchets nucléaires de la Hague, proche de 4 kilomètres, s’offrit un festival de ruptures de confinement des déchets. En 30 minutes, les éléments radioactifs combinés de Flamanville et de La Hague se rependirent dans l’atmosphère en un glorieux panache hautement toxique chargé de xénon, de strontium et de césium. Le réputé vent marin manchois contribua à contaminer une zone de terre grosse comme un œuf de 8 000 km2, soit l’intégralité de la Manche et tout l’ouest du Calvados.

Dans les minutes et les heures d’exposition qui suivirent, le rayonnement du nuage et du sol contaminé, l'inhalation de l'air puis l'ingestion de nourriture causèrent 45 000 morts. Les victimes furent prises de diarrhées, nausées, vomissements, hémorragies, et autres érythèmes, associés à des accès de désorientation, de mouvements désordonnés incontrôlables, de délire, de convulsions puis de comas. Les moins chanceux devinrent pour quelques semaines des « Walking Ghosts », apparemment sauvés après des symptômes lourds mais retombant après quelques semaines en phase aiguë. Ils développaient de violents troubles gastro-intestinaux, cutanés, respiratoires et cérébro-vasculaires, perdant leurs cheveux et leurs poils, accumulant ulcérations et nécroses de la peau. Une seconde vague d’hémorragies internes, de diarrhée et déshydratation, de douleurs thoraciques, et d’insuffisance respiratoire leur était fatale et alourdit encore le bilan. Ceux qu’on appellerait les survivants ne furent pas comptabilisés, malgré les 7 000 morts par cancer, les 60 000 tumeurs de la thyroïde et les 4000 anomalies génétiques qui apparaîtraient 10 à 40 ans après.

Les radiations résiduelles ayant soi-disant eu le bon gout de respecter les identités régionales, l'État n'eut qu'à mettre en place un impénétrable dispositif de quarantaine dont il confia les mesures de contrôle et de surveillance à des sociétés privées, mettant à leur disposition les détenus en surnombre. Grâce à ces mesures de santé publique, à la réactivité des autorités et à une campagne de communication savamment orchestrée, l’augmentation des cas de cancer en Europe de l’Ouest passa quasiment inaperçue et contribua à résorber les effets humains de la crise économique dite des « 5 terribles ». Pendant ce temps, la région pestiférée elle-même n'avait dû sa survie qu'aux exceptionnelles mesures de sécurité des installations concernées : la Basse-Normandie était retournée au Moyen âge plutôt que de sombrer dans les abimes du mésozoïque.

L'Angleterre voisine, devenue plus radioactive qu’attractive, vit son taux d’immigration s’effondrer mais en conçut un ressentiment têtu à l’égard de la France. Des incursions éclairs mais néanmoins violentes et vengeresses se produisaient épisodiquement lorsque les aides internationales à la fière Albion venaient à manquer. Après quelques semaines durant lesquelles s’étaient amoncelés les cadavres des irradiés, abattus sans somations par les gardes des sociétés de surveillance, les barrages aux portes du Calvados et de la Manche étaient soigneusement évités et l’enfermement acquis. Les fonds semblaient manquer pour organiser de couteuses opérations de secours et de soins. Sans énergie ni carburant ni confort moderne, les beaufs, geeks et autres bobos avaient redécouvert les joies de la chasse, de la pêche, de la cueillette et du pillage entre voisins, massacre des enfants et viol des femmes à l'appui. Les plus enthousiastes des écolos avaient regagné l'abri des forêts glacées. La capitale régionale ne fit pas exception. Les tours mortes des quartiers de béton abritaient la folie et la rage, et les remparts du château de Guillaume le Conquérant furent conquis de haute lutte par les moins déments ayant gardé un semblant d’humanité. Les véhicules et les routes étaient inutilisables, les armes à feu étaient rares, les munitions encore plus, mais les métaux tranchants et les masses contondantes permirent de se défendre au mieux. Quelques sains d'esprits avaient décidé de lutter contre leurs instincts de déprédation, rassemblés sous l'ironique étendard du Phénix. Petit fonctionnaire ou gros geek, inutile quoi qu'il en soit, incapable de survivre seul, j'y trouvai refuge, peu enclin à laisser parler la bête en moi. Cela vint plus tard, avec le sang, les cris, les morts.

En attendant la mort, inévitable, même pour qui vit hors d’une zone de quarantaine hautement irradiée, j’avais tout le loisir de me morfondre entre 2 accès de fièvre et de nausée. Je n’appréciai qu’à peine la chance de n’avoir que ces symptômes. Seule m’importait l’absence de Marylou. Elle faisait route vers Cherbourg au moment de la fusion. J’étais sans nouvelles d’elle, refusant d’admettre que 45.000 autres personnes autour d’elle étaient mortes dans de monstrueuses souffrances. La prostration n’eut qu’un temps et je m’activais pour soulager et soutenir les autres réfugiés des remparts. Malgré la fièvre, mes cellules paraissaient tarder à se nécroser. La ville était devenue un immense mouroir, un égout à ciel ouvert, arpentée de hordes d’irradiés à demi fous, affamés et ivres de rage et de sang. La moindre denrée périmée, le plus petit animal pouilleux devenait un met de roi. Les enfants les moins malades disparaissaient aussi. Il fallut d’abord contenir les assauts des brutes et discrètement organiser un semblant de ravitaillement. On avait rarement vu des êtres humains se battre avec tant d’acharnement et de violence pour s’approprier du poison. Les sorties étaient suicidaires, mais les circonstances faisaient naitre le courage de ceux qui n’avaient plus rien à perdre. La routine finit par s’installer. L’espérance de vie de beaucoup ne laissait pas de place pour l’ennui.

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Un froid matin de fin d’année avait caché la crasse de notre refuge médiéval sous un épais manteau blanc. Les grandes salles du musée de Normandie n’en étant que plus glaciales pour tous ceux qui y avaient passé une nouvelle nuit au milieu des toux grasses et des gémissements morbides. Je passai parmi les nouveaux arrivants, de plus en plus rares. Les morts du jour étaient respectueusement incinérés en présence de ceux qui prenaient leur place. Au cœur de l’hiver, le château était couvert de neige et de glace. Les buchers donnaient aussi un peu de chaleur aux nouveaux réfugiés qui n’avaient pas de fièvre. Au prix de quelques décapitations et autres broyage de cranes, nous avions pu arracher ce groupe aux griffes d’un gang d’assoiffés en mal d’hémoglobine et près à les dépecer. Une meilleure organisation de la misère nous donnait en général un avantage certain. Il n’était cependant pas question de s’éterniser, et nous nous étions rapidement repliés sur les remparts, du moins ceux qui pouvaient encore courir. Les autres nous offraient en général une diversion bienvenue quoique fatale pour eux. J’étais parmi les plus anciens du refuge et tous connaissaient mon nom. Je fus cependant surpris de l’entendre marmonné par un vieillard barbu livide, sauvé le matin même, et qui cachait ses brulures sous une large capuche. Il respirait péniblement, engoncé dans une robe de bure, assis à même le sol de terre battue.

-« Loïc… Loïc, c’est toi ? C’est moi, Alfred… tu te souviens… le château des Ravalets… les photos… Marylou… ».

Une blessure se rouvrit dans mon cœur, saignant comme 5 ans auparavant.
- « Alfred ! D’où sors-tu ? Tu as… tu viens…. de là-bas ? On pensait que tout étais mort, aussi prés du noyau !

- Pas… encore. Juste un peu plus l’enfer… qu’ici… plus dur de vivre, d’attendre. Plus monstrueux, sauvage… Marylou… elle… ».

Sa tête s’affaissa doucement. Je me jetai à ses genoux, le secouant sans ménagement.

- « Marylou, Alfred ! Parle-moi de Marylou ! Tu l’as vu ? Tu étais avec elle ? Elle vit ?

- Elle… vit… elle… attend… le port, le manoir… va savoir ».

Alfred, artiste photographe surgi du passé, était en de bonnes mains et j’en savais assez pour jeter aux orties toute prudence et toute résignation. Il ne me fallut que quelques heures pour charger quelques armes et réserves et enfourcher Rossinante, une pitoyable haridelle en cette région autrefois réputée du cheval. Je pris la route sans la moindre considération pour les errants enragés que je risquais de croiser jusqu’à la sortie de la ville et les conditions climatiques. De nouveaux flocons tombaient drus. Je ne croisai finalement personne et en arrivai à me dire que plus je progresserai au cœur du Cotentin, moins j’aurais de chance d’y rencontrer quelque forme de vie que ce soit. Paradoxalement, les propos décousus d’Alfred ouvraient de surprenantes perspectives.

Rossinante avalait les kilomètres avec un bel entrain, peut être galvanisée par  un vent de liberté. Sa course la réchauffait du froid de la neige. Des mois de lutte entre le clan des désespérés et les gangs de la colère dans les rues caennaises avaient fait naitre un long cri ininterrompu de douleurs et de haine en fond sonore du film de notre naufrage. Un silence reposant régna jusqu’à Isigny sur Mer. Tachant de nous tenir un peu à l’écart de la route principale, nous traversâmes au pas les ruines des laiteries et des fabriques de caramel. Les douceurs n’étaient plus à l’ordre du jour mais la nuit s’annonçait, et trouver un abri serait peut être prudent. Des années sans sortir de la ville avec pour seules informations les récits décousus, parfois hallucinés de quelques réfugiés ne donnaient qu’une vision floue et parcellaire de la vie résiduelle des autres communes de la zone irradiée. Les radiations, l’exil, les pillages et les violences avaient tout aussi bien pu les réduire à néant. Les superstitions venues du fond des âges se chargeaient déjà de combler les lacunes et, malgré la folie morbide qui régnait, peu se risquaient à prendre le chemin de l’épicentre de notre longue agonie. La lumière s’affaiblissait à chaque minute et le silence devenait angoissant. Aucun relent de latrines négligées ne trahissait la moindre présence humaine. Dans la neige, je remarquai finalement des traces de pas où se mêlaient l’humain et l’animal. Rossinante se cabra soudain, comme prise de panique. Ma main se crispa sur le pommeau de mon épée. Dans l’obscurité naissante et le froid, un homme à demi nu et désarmé se tenait devant nous, le regard perdu mais ne montrant nul signe d’hostilité. Il restait muet, prostré et la lune naissante éclaira peu à peu la sombre masse qui s’agitait derrière lui. L’animal au pied de son maitre paraissait tout aussi paisible, et je posais doucement pied à terre. Le regard curieux sembla soudain virer de couleur, le dos se hérissa, les muscles faciaux se raidirent, découvrant des dents acérées. L'homme ne semblait pas exercer le moindre contrôle. Les poils se hérissèrent et la silhouette paru s'épaissir. L’un et l’autre se voutèrent, s’arqueboutant sur leurs appuis. Rossinante tentait de reculer. Un chœur de grognements se fit entendre alors que la nuit nous enveloppa pour de bon. Je réalisai à peine que je n’avais plus devant moi qu'un duo de  bêtes fauves en chasse. Se ressaisir… trop tard ! Ils bondirent vers moi en criant de rage. D’un coup d’épaule, je dégageai le maître, mais les crocs de la bête se plantèrent dans mon bras. A travers l’épais cuir de mon blouson, la morsure atteint ma chair avariée. Une fulgurante douleur me fit violemment sursauter. La créature lâcha prise mais l’autre agrippa mon visage entre ses mains, essayant de me crever les yeux. Je croisai mes bras entre les siens et me dégageai d’un coup sec. Un coup de pied droit au ventre l’envoya valser en arrière. Un coup de pied de côté dans la gueule de l’animal, plus prés de moi, empêcha celui-ci de reprendre son élan et me permit de sortir mon épée. Habitués aux moribonds plus affaiblis que moi, moins aguerris par des années de guérilla urbaine, je les avais pris par surprise. Levant haut mon épée, je l’abattis sur l’homme à terre, lui ouvrant largement le flanc. Le sang jaillit en fontaine, maculant le blanc virginal du sol. Je plantai mon arme dans la terre, traversant le corps blessé. La lame n’était pas d’argent, mais suffisante… un rugissement de désespoir dans mon dos, une intense brulure sur ma nuque… la bête allait venger son maitre. Mon épée tomba. Un coup de coude en rotation vers l’arrière brisa la gueule de la créature, lui faisant lâcher mon épaule dont elle garda quelques lambeaux entre ses dents. La douleur me ralentit, la bête revenait à l’assaut. Je réussis de mon bras valide à la saisir par le cou dans son élan. Je me laissai tomber à terre de tout mon poids, l’entrainant dans ma chute. Je rassemblai mes dernières forces pour resserrer ma prise, désespérant d’entendre un craquement sous mon bras, les convulsions de l’animal refusant de cesser. Peu à peu cependant, sa résistance faiblit… l’espoir m’aida à serrer plus fort. L’air ne passait plus. Je restais de longues minutes encore à enserrer un corps inanimé, reprenant péniblement mon souffle. Je finis par enfin me redresser. Après avoir nettoyé avec la neige et bandé avec les moyens du bord mon épaule, je me mis à la recherche de Rossinante. D’une voix apaisée, je réussis à la faire s’approcher de moi. Il valait finalement mieux reprendre la route. La ville d’origine de la famille Disney n’avait plus rien d’un conte de fée.

L’adrénaline retombant, je ne pus m’empêcher de somnoler par moment quand Rossinante était au pas, mais ma brave monture continua tout droit notre route malgré les nuages qui cachaient la lune et l’obscurité qui nous engloutissait presque. Plus tard dans la nuit, nous atteignîmes la Forêt de Brix, une fois passé Valognes. J’avais ralenti l’allure, un fardeau de fatigue s’installant sur les flancs de Rossinante. Le bocage normand avait la pâleur et la rigidité d’un cadavre frais. Je me laissai aller pour la première fois depuis longtemps à des rêveries nostalgiques. Un craquement de branches dans l’obscurité des sous-bois n’attira que tard mon attention. Je fus percuté par une masse inconnue qui me coupa le souffle et me jeta dans la neige qui amortit ma chute. De toute part, les grommèlements brisèrent le silence tandis que les ombres se jetaient sur Rossinante. Tout en balançant des coups de pieds qui trouvèrent une cible au cœur de la nuit, je tentai de me redresser. Tendus vers moi, des bras innombrables essayaient de m'agripper pour m'étouffer ou m'écorcher. J'allai bientôt être submergé par cette vague putride et grognante. L’odeur de pourriture me donnait la nausée au fur et à mesure qu’elle envahissait mes narines et mon gosier ! Je réussis à me mettre debout, le visage brulant de milles griffures sanguinolentes. Je fouettai rageusement les alentours à grands coup d’épée malgré mon épaule endolorie, et les nombreux corps qu’elle y rencontra ne firent qu’accroitre ma peur d’être dépassé par le nombre. Quoique nombreux, ils semblaient peiner à se mouvoir et je profitai de cette faiblesse pour frapper sans cesser de me déplacer. Les hennissements de douleur de Rossinante me perçaient les tympans et me brisaient le cœur. Survivre plutôt que vaincre étant devenu ma devise, j’essayai de me rapprocher d’elle. Soudain, les nuages s’écartèrent et la lueur de la lune me donna à contempler l’horreur de la carcasse de la pauvre bête baignant dans son sang. Les grouillants avaient dévoré ses entrailles comme la faim tenaillait les leurs. Livides et gémissants, leurs yeux blancs se tournèrent vers moi et ils se mirent péniblement à claudiquer en ma direction, la bave et le sang aux lèvres. Parmi mes bagages dispersés autour des chairs à vif, je réussis à m’emparer d’une vieille lampe à huile que j’avais remplie d’alcool. Je l’enflammai et la lançai sur mes assaillants abrutis par la faim. La crasse et la graisse en transformèrent cinq en torches qui ne réagissaient qu’à peine à la douleur mais dont les chairs et les membres se détachaient peu à peu. La lumière me permit de saisir mon fusil de chasse et de viser les têtes de deux qui ne brulaient pas. Une fois vide, le fusil servit encore à briser quelques cranes. Meurtris pour certains, rassasiés pour d’autres, ils se replièrent peu à peu dans la pénombre des bosquets, me laissant pantelant, courbaturé, le cœur au bord des lèvres, dégoulinant de sang prés du cadavre de Rossinante. Il me fallait vite fuir les lieux avant que ces morts-vivants ne tentent un nouvel assaut, encouragés par ma fatigue et ma solitude. Les corps rompus par la famine, la maladie et la violence ne craignaient plus que peu de mal et leurs rangs nul massacre. Je regroupai les plus nécessaires de mes affaires et clopinai à bout de souffle et sans enthousiasme vers les 10 kilomètres qui me séparaient encore de Cherbourg, espérant mettre assez de distance entre moi et les affamés du Bocage auxquels l’anthropophagie ne devait donner que peu de cas de conscience.

3 heures plus tard, j’atteignis sans plus d'encombres mais exténué de cette marche forcée les hauteurs de La Glacerie qui n’avait jamais si bien porté son nom. Saturne ne m’avait plus quitté et m’offrit obligeamment en contrebas l’étrange spectacle de Cherbourg en ruine, désertée, et cependant étrangement apaisée sous la pellicule de neige qui jouait avec la lune pour en faire une ville lumière. L’horizon marin participait aussi à cette amère beauté par les reflets changeants qui dansaient sur les vagues empoisonnées. Nous n’étions qu’à une vingtaine de kilomètres du cratère de Flamanville et du tombeau de Jobourg, comme étaient maintenant appelés les lieux de l’accident nucléaire qui avait scellé notre destin. Je descendis en petites foulées l'impressionnant toboggan d'asphalte couvert de neige, slalomant entre les véhicules emboutis et rouillés, hantés de squelettes à l'abandon depuis des années. Aucune des épaves rencontrées n’était la voiture de Marylou. Le matin s'annonçait et seul le vent marin se manifestait, colportant de rares échos de grincements métalliques. Enfin je passai les lettres monumentales incrustées dans un haut mur de granit et qui annonçaient l'entrée de Cherbourg. Je descendis jusqu’au port alors qu’un jour pâle se levait. Marylou m’attendait-elle au bout du quai, là où je lui avais autrefois offert le diamant censé protéger les fiancées de la peste ? Nulle âme en peine ne vint hélas au rendez-vous au long des heures que j’attendis, essayant de prendre quelque repos et d’oublier la douleur, le froid et la tentation d’un sommeil de glace éternel. En réfléchissant, j’osai espérer que Marylou ait pu trouver un refuge plus adapté qu’une zone portuaire à l’abandon susceptible d’attirer les raids britanniques. Alfred avait parlé du manoir… le  manoir du Tourp à Omonville-la-Rogue, probablement… quelle folie pouvait pousser à se réfugier au cœur de l’enfer, à 4 kilomètres de l’usine de la Hague ? Mais quel endroit était plus sûr que le cœur de l’enfer pour des damnés ? Cinq années de répit ne m’avaient pas apporté le repos et le temps semblait bien long à regarder les autres se liquéfier. Rien ne comptait plus que retrouver un peu d’innocence et d’oubli dans les bras de Marylou.

En fin de journée, je brisai l’engourdissement de mes membres bleus de froid et pris le chemin du manoir. Passant devant les chantiers de l’Arsenal, je ne notai aucune activité. Paraissant à l’abandon, on y retrouvait cependant la même odeur de putréfaction et d’égout que dans tout autre lieu d’habitation de la zone de quarantaine. Ce vide était plus que suspect car ces bâtiments auraient du offrir un lieu de refuge à nombre de sans-abris. A Marylou, peut être ? La curiosité et l’espoir d’un peu de chaleur provisoire m’attirèrent  dans l’enceinte aux clôtures éventrées. Franchissant la porte du premier atelier de tôle, j’hésitai à donner de la voix dans le vide de ce hangar, craignant de signaler ma présence à quelque prédateur animal ou humain. Un écho métallique me fit sursauter.

Le choc de l’acier fit naitre le gout du fer dans ma bouche, signe d’une hémorragie débutante. Seules les aiguilles chauffées à blanc qui s’enfonçaient dans mes oreilles me distrayaient de cette saveur étrange. Le temps de reprendre mon souffle, je me sentis agrippé et soulevé, mais ce voyage en ascenseur fut des plus courts et se termina par un vol plané qui me vit m’affaler bruyamment comme un sac de viande séché sur les grilles de l’escalier des ateliers. Des pas lourds martelaient les passerelles grillagées. Un sifflement réussit à obtenir de mon corps meurtri un sursaut qui me permit d’esquiver de 5 centimètres la barre d’acier qui s’écrasa dans un bruit d’orgue à coté de mon crane assourdi. Je roulai péniblement sur mes cotes brisées et l’escalier dont je dégringolai les 10 marches me parut être un compromis acceptable. 15 secondes de répit me laissèrent respirer le temps de chercher du regard le responsable de cette pluie de coups. Une silhouette démesurée et inhumaine aux reflets de métal et de peau verte apparue en haut de l’escalier. Du haut de ses deux mètres cinquante, drapé dans un long manteau de toile usé, un agrégat de chair flétrie, de plaques de métal rouillées et d’appendices mécaniques me toisait de son œil électronique, préparant déjà la suite de mon extermination. Un synthétiseur vocal annonça à qui voulait bien l’entendre : « Zone 51 interdite... kkrrrzz.... Sanction létale …kkrrrzzz... en cours… ». En 2 enjambées un peu raides, la créature descendit l’escalier et d’un coup de pied, m’envoya voler sur un tapis roulant jonché de pièces mécaniques. Ma tête heurta sans douceur la console de commande. Le tapis se mit en route ! 10 ans que je n’avais pas assisté à la moindre manifestation d’électricité ! La surprise m’empêcha t’elle de perdre conscience malgré mon fort désir de ne plus rien sentir ? Je me serais en tout cas bien épargné la suite du voyage sur la chaine de production. Les effluves de cadavre en décomposition devenaient plus présents. Je compris finalement en chutant devant les compartiments réfrigérés béants que l’arsenal ne fabriquait plus de sous-marins. Confirmant des rumeurs, les plus clairvoyants des « bannis » avaient du investir dans l’humain, volontaire ou non, avec des résultats qui forçaient le respect, affranchis qu’ils étaient des considérations bioéthiques. Le vivier de mutants Normands était probablement devenu une manne financière non négligeable qui permettaient de se payer au marché noir les pastilles d’iode, les anti-vomitifs et anti-diarrhéiques quotidiens qui faisaient cruellement défaut à la majorité de la population. Les greffes de peau pouvaient aussi être un marché juteux. A commerce expérimental et exceptionnel, mesure de protections expérimentales et exceptionnelles : les émules de Frankenstein avaient donné un coup de jeune au mythe et un cerbère terrifiant à leur laboratoire. Ce dernier se rappela à mon souvenir en m'empoignant par le col et me soulevant de terre. "Protocole auto préservation... phase 3... kkkrrzz... option non-hostile contradictoire ... ". La procédure semblait poser suffisamment problème au Béhémoth pour qu'une distincte odeur de brulé émane de ses circuits et de la viande à laquelle ils étaient mêlés. Parler de chance était cependant prématuré et passablement insolent au vu des circonstances. Me tenant à bout de bras sans le moindre effort, le gardien s’immobilisa de longues minutes en silence. Le souffle commençait à me manquer. J’entendis distinctement une voix qui n’était pas synthétique. «Pardon... tellement seul… si monstrueux...». Les yeux écarquillés, je regardai une larme couler sur la joue verdâtre du géant. Une conscience…Torture ultime, ils lui avaient laissé une conscience ! La prise se relâcha. Je chutais lourdement sur une inconfortable grille, sans voix. Il vit la pitié dans mon regard. « … mais ils ont payé. Jusqu’au dernier. ». Il n’y avait rien de plus à dire. Lentement, je me mis debout. Je posai quelques secondes une main compatissante sur son épaule, puis je me tournai vers la porte et, lentement, péniblement, sortis de l’immonde laboratoire, la gorge serrée par la tristesse. Le froid n’était pas plus glacial que l’étaient devenus nos cœurs.

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Blessé, affaibli, plus fiévreux que d’habitude mais ne craignant plus la morsure de l’hiver, il me fallut 6 heures pour franchir les 18 derniers kilomètres de mon périple. Je n’avais gardé que mon épée. Il était tout juste minuit quand j’arrivai hagard devant l’immense porte de chêne du manoir du Tourp entièrement fortifié. Ma vision était floue et éblouie, et les murs semblaient se mouvoir. Des dizaines de torches dansaient avec insolence dans le vent. L’endroit paraissait peu préoccupé de discrétion en s’affichant si distinctement à des kilomètres à la ronde. Aucun tumulte n’en émanait pourtant; je n’entendais résonner dans ma tête que le battement affolé de mon cœur et le crissement de mes pas dans la neige. Un pitoyable visiteur de ma sorte ne menaçait personne. Les portes s’ouvrirent devant moi, dévoilant la cour vide, paisible et ordonnée jusque dans les traces de pas qui se suivaient en files indiennes régulières et maculaient le tapis nival. A ma droite, je reconnu la salle d’exposition dans laquelle Marylou m’avait présenté ses œuvres lors de notre tout premier rendez-vous. Les lueurs des torches enflammaient le mur vitré et intact dont la porte était ouverte. Alors que j’hésitai, une procession irréelle en jaillit en une lente sarabande, se dirigea vers moi et s’immobilisa en une haie d’honneur inquiétante et silencieuse qui me guidait vers l’intérieur. Les robes monacales uniformes cachaient les visages de mes hôtes sous de grandes capuches et ne laissaient paraitre que des mains longues et maigres d’une blancheur spectrale. Alfred portait exactement ce genre de vêtement lorsque je l’avais rencontré au château. J’avançai péniblement vers l’entrée puis montai l’escalier de bois qui donnait accès à l’étage, dépassant les gardes qui me regardaient trébucher à chaque marche sans réagir. Étant donné leur nombre et ma faiblesse, j’en avais fini des combats et du goût du sang, comme rassasié de 2 jours de cauchemar. Sans torche pour l’éclairer et la chauffer, la salle était plongée dans une obscurité glaciale. Personne ne réclama même mon épée, mais je la laissai glisser au sol et briser le silence de son ultime cri métallique sur la pierre. L’écho revint du fond de la salle avec le froissement d’une étoffe. Dans l’obscurité, les yeux verts de mon aimée cherchaient sous mes loques, ma crasse et le sang les traits de son mari perdu. Elle s’évanouit soudain par l’escalier de service caché derrière elle. Je descendis l’escalier principal, sûr de la retrouver dans la cour.

La lune complice accepta enfin que je pose à mon tour les yeux sur Marylou. Avant même de la tenir entre mes bras, drapées dans une simple tunique blanche, je retrouvai sa silhouette enivrante, sa taille fine et ses mèches brunes ondulantes dans lesquelles j’aimais me noyer. Aucune atteinte à ses traits n’attestait des ravages des ans ou des radiations, hors l’extrême blancheur de sa peau qui semblait n’avoir pas senti la caresse ardente du soleil depuis des lustres. Franchissant sans un mot la distance qui nous séparait, comme portée par un courant d’air, elle me prit tendrement dans ses bras, posant doucement sa tête sur mon épaule blessée. Nos destins et les années de deuil inutile, ce qu’avait été sa vie et l’étrangeté de nos retrouvailles… au terme de mon voyage, rien n’importait plus et ce qui restait de ma vie lui appartenait. Du haut du ciel, les flocons jetaient un voile pudique sur notre étreinte. Le temps et la souffrance n’existaient plus, et la paix qui m’envahit valait bien plus que la chaleur absente de sa peau et la morsure délicate que je sentis et acceptai dans mon cou alors que coulait le poison de mon sang.

FIN

 

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04 juin 2009

LE TRAVAIL RENDS LIBRE...

LE TRAVAIL RENDS LIBRE.

 

Brice enfila la combinaison qui le protégeait de toute blessure et tout contact durant les opérations de recyclage qui constituaient son quotidien. Bernard, son vieux copain, chargé de l'acheminement des matières, n'allait pas tarder à passer le portail sécurisé de l'Unité des Matières Périmées. Malgré ses 15 ans d'expérience et la taille monumentale du complexe, Brice conservait chevillés au corps le goût du travail bien fait et la fierté de l'artisan. Sans être prestigieuse, la mission de traitement des déchets avait mobilisé suffisamment de militants et suscité assez de débats pour que les lois qui en étaient issues et les agents chargés de sa mise en place gardent la même mobilisation. Trop de paysages avaient étés défigurés par les tergiversations, et les états d'âmes de quelques démagogues naïfs avaient faillit provoquer la ruine de la nation. Lassés de ne plus pouvoir se promener en ville sans avoir à enjamber les détritus et subir les agressions olfactives, irrités du coût exorbitant de dispositifs inefficaces, la population s'était mobilisée. Il était du devoir de chaque électeur d'apporter sa pierre à l'édifice d'une société nouvelle d'hygiène mentale et physique, de liberté et de confort. Chaque contrevenant était signalé avec zèle par des citoyens concernés et pris en charge par les autorités. La prochaine étape à franchir serait le dépôt volontaire, mais les mentalités étaient parfois longues à évoluer.

Brice en était là de ses pensées quand le camion s'annonça. La chaleur et la masse transportée produisaient des effets d'échauffement et entrainaient des effluves nauséabondes et des réactions de dilatation dont témoignaient les bruits sourds et incongrus qui s'échappaient des rares et minuscules grilles d'aération. Une partie du chargement était hautement contaminée car restée sans traitement depuis des lustres. Le reste n'avait connu aucun soin depuis l'entretien de collecte à l'agence. Ce mélange morbide mettait à rude épreuve la structure d'acier renforcée et les nerfs des convoyeurs. Dans le tumulte du déchargement, dés l'ouverture des portes, la masse grouillante se rependit sur la surface de tri.

Malgré la routine de ce triste spectacle, Brice retint avec peine un haut le cœur. A ses côtés, Xavier, nouvellement promu à la tête de l'Unité des Matières Périmées avec l'appui de son ami Nicolas, ne rechignait pas, par goût personnel et volonté démagogiquement affichée de ne pas perdre le contact avec la base active de son institution, à jouer du bâton électrique. Une inclinaison perverse à se rouler dans la fange le mit-il en disposition favorable? A ses pieds, un produit se détacha de la masse; quoiqu'odorantes, les formes ondulantes en émergeant et les soubresauts dont il fut témoin le firent marquer un temps d'arrêt. Cet instant de fascination inconvenant prit au dépourvu les agents qui devaient contrôler électriquement les débordements éventuels.

Une deuxième vague plus imposante les surprit en s'écoulant devant Xavier jusqu'aux talons de Bernard. Engoncé dans sa combinaison et occupé à détacher des grilles quelques matières récalcitrantes, il ne vit pas venir la vague bouillonnante qui l'engloutit avec brutalité. Brice se précipita, jouant avec adresse du nettoyeur haute pression pour tenter de dégager Bernard. Quand celui-ci fut extrait de sous la masse purulente, Brice ne put que constater et prendre à témoin ses collègues que l'état de choc apparent, le traumatisme à prévoir, la déchirure de la combinaison et l'os brisé qui s'échappait de la plaie béante et contaminée augurait tristement du devenir de Bernard et d'un surcroit d'activité du centre de recyclage. Bernard relevait d'emblée de la catégorie 3 qui ne permettait pas statistiquement d'espérer une amélioration significative de capacités opérationnelles qui venaient d'être gravement altérées.

Dans une société où 2 siècles de combat politique s'étaient finalement cristallisés autour de la question du recyclage des déchets, l'opinion publique avait cessé de se croire à «l'école des fans».   Compétition et égalité étaient antinomiques; il avait bien fallu admettre qu'il ne pouvait y avoir que des gagnants. Ce qui restait du clivage droite-gauche se portait sur le recyclage et le traitement des déchets d'un capitalisme décomplexé. Fortune, gloire et santé, mais en toute chose intérêt personnel et satisfaction des besoins primaires, ingénieusement maquillés sous un vernis de civilisation : tel était le credo d'une société de "winners". Oubliant que le lien social, fondateur de notre civilisation, avait mis à l'abri des prédateurs un tas de viande aux dents, griffes et fourrures défaillantes, l'homme était devenu l'ultime prédateur, puis son propre prédateur, portant en lui-même les germes de sa destruction. La procédure de quarantaine se déclencha sans attendre. Dépouillé sans ménagement, Bernard fut rejeté hurlant et gesticulant au milieu des autres matières pendant que la chaine de traitement se remettait en route...

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14 mai 2009

L'EAU FERRU...

J'avais la pêche au début des 90's!

ETHYLISME

 

Dans les zoos urbains
noyés de pluies acides
où tout jusqu'au suicide
finit par sembler vain,

dans le fond des impasses
où meurent à petit feu
des homoncules malheureux
à coup d'un verre et passe,

là où les alcools russes
effacent les pensées ressassées
d'adolescents dépassés
absorbant toujours plus,

c'est là que, lassés,
les stériles héritiers
des vices assassins
de géniteurs moyens,
désespérés, patients,
se lancent à l'assaut
d'innombrables goulots
en un saut inconscient.

Dans le flot continu
d'une vodka renversée,
un corps recroquevillé
met ses entrailles à nu.

Sous les lueurs fanées
d'un crépuscule violet,
tombe un peu plus bas
l'esprit d'un enfant-rat.

Les odeurs ammoniaques
anesthésient enfin,
jusqu'au petit matin,
les douleurs insomniaques.

Du flot hémorragique
de ce corps déchiré,
les haines accumulées,
les tessons dramatiques
s'échappent incontrôlables,
mélangeant en un cri
et douleur et mépris
d'une vie périssable.

Son âme désincarnée
contemple désabusée
le spectacle affligeant
d'un humain croupissant.

Autour de la matière
fétide et repoussante
reposent les composantes
d'un être sans prières :

l'orgueil des résistances
aux corruptions cyniques
des nectars alcooliques
jusqu'à l'accoutumance;

l'élégance surannée
d'un poison déguisé;
la cigüe de Socrate
pour remède thanatocrate.
Alors un regard fixe
dans l'attente de Charon
lance un dernier pardon
qui résonne sur le Styx.


Posté par halnawulf à 17:08 - The prose - Commentaires [0]

12 mai 2009

LA DER DES DERS DE MES TOURNEES...

Pas terrible mais un défi est un défi...

ON RENTRE A QUELLE HEURE?


Putain! Ils vont me lâcher tous ces abrutis avec leurs flashs à la con dans la gueule? Pas de photos, on a dit! Et ces projos?! Je crève de chaleur, je suis trempé de sueur... et surtout j'ai soif. Bordel, j'ai soif... je tuerai pour une 16! Il finit quand ce solo, déjà... merde, c'est quoi, après? Ah ouais...

"Les enfants meurent sous les bombes
Les adultes jouent sur les tombes
Les squares sont devenus calmes
Depuis les pluies de napalm
Et les cordes à sauter
Dans les arbres sont accrochés
Autour du cou des victimes
Si nombreuses donc anonymes!"

Bon, il va se calmer, ce gratteux? Un solo tous les couplets, on est pas rentré à l'hôtel, quoi... La blondinette va refroidir, là. Maintenant que son album est sorti dans l'indifférence générale, c'est déjà pas la joie... faut croire que son poète maudit ne la fait plus vibrer. Elle aimait mieux quand je picolais, faut croire...

Ah ben voilà, faut qu'ils braillent pour réclamer tous mes vieux trucs... cassez-vous le cul à leur pondre de nouvelles chansons, avec des musiques chiadés et des producteurs de L.A... de la confiture à des cochons, oui! Grandissez un peu, les veaux, j'avais 18 ans quand j'ai vomi ces angoisses post-pubères. Non, on va essayer des trucs d'adultes, plutôt! Let's go...

"Quand la nuit se fait douce
Que le désir s'immisce
Les soupirs que tu pousse
Quand en toi je me glisse
 
Me sont un tel délice
Que le cœur qu'ils détroussent
Et l'amour qu'ils nourrissent
Sont à toi sans la frousse
 
Qu'un jour de malice
De secousse en secousse
ils reposent sous la mousse
des amours qui finissent..."
 
Ouais... ils font bien la gueule, là... pourtant, tout les potes me disent bien que je n'ai jamais aussi bien écrit! Putain, 35 ans de carrières, je suis pas le premier blaireau venu, quoi! Paul a déjà un plan promo d'enfer pour ressortir le CD avec des bonus et les maxi remix... peut être même une compil' dans la foulée... Et ben! Bien froids, les applaudissements! Z'ont rien compris, ces ploucs. Je déteste les tournées en province, de toute façon... Merde, ils se prennent pour qui? La prochaine fois, ils n'ont qu'à appeler la Compagnie Créole! Faut vraiment avoir besoin de thune... et vu le prix des cliniques... Mais je m'en tape! Je roule avec la Porsche des Pièces Jaunes, je dors dans un palace grâce aux Restos du foie, j'ai douze caisses de St Emilion 1954 dans la loge qui attendent pour mettre dans le coffre du car et je vous emmerde! Whaouw... ça tourne... Ah! ... enfin un peu de silence... fatigué là, juste fermer les yeux... 2 secondes... fais frais d'un coup... tiens, c'est tout clair... c'est rallumé?

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29 janvier 2009

REMEMBER CAMENBERT...

Le titre est un art.

 

Le recyclage aussi.

 

Il y a une grosse 15 aine d'années, j'ai écrit "Les passants" et gagné 2 places pour Dan Ar'Braz que je n'ai pas pu aller voir.

LES PASSANTS


Egon étudiait à l'université de Vaclavostock depuis deux ans déjà, deux années au cour desquelles la vie autour de lui avait suivi son cour un peu plus régulièrement que lui n'avait suivi les siens. Au delà de l'ironie qu'Egon manipulait de plus en plus familièrement avec une fascination malsaine, ses proches auraient pu déceler une angoisse réelle, brute de toute parure humoristique. Les soirées se suivaient chez l'un ou l'autre. A la cinquième bière, Egon avait une vision assez juste du monde refait à neuf qu'il portait en lui, sans pouvoir toutefois la faire prévaloir sur celle que chacun réussissait à garder en lui quand même leurs viscères les quittaient. Les consciences se réveillaient dans les relents de vomis et de honte, elle aussi bue jusqu'à la lie depuis longtemps. Ils pensaient justifier leur statut d'étudiant en prenant part aux différentes actions protestataires qui ne manquaient pas de naître au cœur de syndicats qui, tel un comité des fêtes, orchestraient les différentes manifestations annuelles.

Dans un pays au bord de la déchirure, les masses manipulées vomissaient leurs insanités racistes exacerbées par des seigneurs démagogues. Les boucs-émissaires se terraient et traînaient de foyers en foyers, d'incendies en agressions xénophobes. Les intellectuels se risquaient encore à conspuer l'ignorance grégaire et tachaient de soulever des mouvements de protestation au sein même des universités dont certains secteurs s'acharnaient encore à former les derniers humanistes. Le soleil printanier avait fait fleurir sur le bitume les revendications des étudiants, prétextes à nombres de révoltes et de débordements, derniers soubresauts d'une adolescence attardée qui n'en finissait pas de digérer son spleen. Laissant là les espoirs du grand soir naufragé, pressé d'enterrer dans son charnier intime de nouvelles illusions émergées par faiblesse, Egon avait rapidement pris ses distances avec les syndicalistes hâtifs à corriger d'un geste les résultats imprécis de scrutins dérisoires, les laissant s'enliser en revendications ineptes pendant de longues semaines qui empiétèrent même sur les vacances scolaires.

Les longues averses qui embuaient la ville surchauffée tenaient à domicile les habitants de Vaclavostock. Les enfants des cités restaient des journées entières le nez à la fenêtre, guettant les accalmies providentielles. Dans le crépuscule, d'inattendus rayons firent leur apparition, des rayons de feu qui écrasèrent la ville comme sous une canicule de fer. Une pluie de missiles tint les gens à l'abri des caves toute la nuit, dans l'attente de la découverte des cendres de leur quotidien si cher. Des quartiers entiers de Vaclavostock n'étaient plus que poussière et gravats, écrasés sous les surplus de bombes du dernier conflit balkanique en date, atomisée par des armes étrangères dont les crises politico-économiques avaient rendu l'achat plus facile. La première vague mit à terre les orgueilleuses tours qui avaient résisté durant des siècles, et celles plus récentes de l'habitat moderne qui de toute façon ne résistaient déjà pas à la sur occupation par des familles entières de désœuvrés. Le nivellement social s'était fait par le bas, nantis et démunis se retrouvant dans la masse des sinistrés d'une ville inerte. Les uns n'ayant plus rien à perdre et les autres plus rien à leur prendre, la promiscuité durerait, au moins le temps que se crée une hiérarchie des apathiques.

Egon mesurait l'ampleur du désastre du haut de la falaise déserte nouvellement née de la chute du promontoire guerrier. Les murailles de la forteresse avaient recouvert le campus criblé de cratères renfermant les corps et la matière pensante des facultés décimées. L'odeur de viande calcinée avait dissuadé Egon de traverser les impraticables vestiges des temples du savoir, aussi avait-il fait le tour en passant par les chantiers des nouveaux amphithéâtres. Le gigantesque squelette métallique qui avait un temps fait office d'escalier menant au pied de la colline n'avait pas été épargné par la chute des remparts. Egon en fit le douloureux constat lorsque l'escalier agonisant l'entraîna dans sa chute.

Ayant pillé les réserves de carburant de la compagnie, Karl se lança à travers les rues encombrées d'immeubles effondrés et d'ornières fumantes. Il dut bientôt se rendre à  l'évidence qu'il lui serait difficile de se frayer un chemin dans ce dédale de ruines. De détours en détours, il arriva finalement dans le centre-ville dont il convoitait le trajet depuis longtemps avec l'espoir d'y trouver des passagers y suant moins la rancœur et la misère. Un sifflement rapidement devenu familier empli l'air et fit se crisper Karl sur son volant. Une pluie de pierres s'abattit sur la tôle du toit du bus. Luttant pour garder le contrôle du véhicule, Karl ne vit qu'indistinctement la silhouette gisant sur le bord de la chaussée. Il eut juste le temps de faire un écart pour éviter Egon qui s'était traîné là à bout de force. Le bus atterrit sans dommages dans les buissons d'un jardin public tout proche. Miraculeusement épargné, il se trouvait néanmoins encerclé de tas de débris qui auraient sonné le glas des suspensions moribondes. Encore sous le choc, Karl hésitait à sortir de son bus, craignant le désespoir des sinistrés des alentours. Déjà Egon reprenait connaissance, cherchant dans la pénombre qui résistait encore à l'aube naissante le responsable de l'accident. S'étant assuré que personne ne se ruait sur son bus, Karl se porta au secours d'Egon. Le temps n'était pas aux politesses, et quand Egon fut installé dans le relatif confort du bus antédiluvien, Karl se renferma dans son mutisme. Ignorant ses douleurs rhumatisantes héritées de décennies de station assise, il s'efforça de dégager la voie. Le bus sortit en douceur du jardin public, puis reprit la route de l'exode. En parvenant à Cerna Hrad, la zone industrielle à la sortie de la ville, Egon et Karl sentirent dans les hautes cheminées décapitées et les entrepôts silencieux de toute animation que le cœur de la cité avait cessé de battre, attendant d'être ressuscité par le mystérieux chirurgien qui venait de trancher dans le vif. Laissant leurs concitoyens comme des cellules mortes dans le lit de la veille, ils prirent la première sortie qui s'offrit à eux, et l'aube leur fit découvrir les paysages bucoliques de leurs livres d'enfants, s'exhibant sur les bords d'une route vers la pérennité d'utopies humanistes.

Derrière la vitre du car défilaient des paysages de collines verdoyantes. Hélas, de longues balafres détruisaient l'harmonie de ce pays qui avaient troqué les anciennes plaies de la dictature et de l'ignorance pour celles plus modernes de l'industrialisation. Ces cicatrices purulentes s'incarnaient en kilomètres de tuyaux rouillés et éventrés émanant d'une pieuvre de technologie nucléaire perdue en pleine campagne. De toute la matinée, ils ne croisèrent que quelques charrettes tirées par des bœufs partant pour les champs et des enfants accompagnant les vaches aux pâturages, parfois en compagnie de vieilles paysannes tsiganes, portant foulard et rides. La fatigue de la nuit et la chaleur étouffante eurent bientôt raison de la résistance d'Egon qui s'assoupit. Le voyage n'en finissait pas, et, en voyant les routes devenir chemins et les chemins devenir escarpés, Karl se sentit soudain passablement perdu. Ils traversèrent d'anachroniques paysages de campagne animés de bergers et de moutons, de paysans moissonnant à la faux et de charrues à l'ancienne. Enfin, non loin d'une petite ville qui devait être Djo, le bus fit une halte pour le midi.

Le marché se tenait comme à l'habitude sur la place de l'hôtel de ville, offrant l'occasion de faire quelques provisions. Ce jour-là pourtant, la place centrale offrait un spectacle de foire, une foire tragique où les habitants avaient étalé leurs biens, faisant le tri de ce qu'ils emportaient et tachant de revendre le reliquat. Cette animation trahissait la peur provoquée par la nouvelle du bombardement de la capitale. Egon et Karl avaient laissé à regret le bus à couvert dans le sous-bois et s'étaient mêlés à la foule. Les valises gonflées se bousculaient dans les rues étroites. Les rares voitures s'écrasaient sous trop de poids tandis que s'enfonçaient dans la boue des chariots de fortune surchargés. Dans les maisons aux yeux crevés, les éclats de verre et de vitres jonchaient le sol déjà déserté, laissant gisant les trésors statiques et dérisoires. Les cris des animaux et des hommes se mêlaient portés par un vent de panique. Au premier signe de départ, une vague enfla et se lança vers la campagne dans un bouillonnement ininterrompu. Couvrant le tumulte, le staccato des mitrailleuses volantes noya dans la fumée l'écume de la marée humaine dont les débris éclaboussèrent la place. Tombés du ciel, les chasseurs pleuraient leurs larmes brûlantes d'ivresse et de métal sur les insectes terrorisés grouillant sous les lourdes chaussures de cuir. Hors de leurs cocons de coton, redevenus rampants, ils restaient prédateurs, semant les rues environnantes des cadavres naissants. Bientôt cerné, le cheptel humain ravala ses cris, tendant l'oreille à l'écoute des claquements métalliques des pistolets mitrailleurs que l'on nourrissait sans trêve. Peu à peu guidés et triés, délestés de leurs derniers bagages, les fuyards furent regroupés, puis on les conduisit sous bonne garde en convois à l'extérieur de la bourgade. Toute la journée, des détonations et des explosions de grenades épisodiques prévinrent de la présence de patrouilles peu amènes qui arpentaient les rues à la recherche des derniers habitants encore terrés chez eux.

Mihail Kalevik arriva d'un pas livide dans la rue Sfingtu Vaclav. Depuis une bonne centaine de mètres déjà, il avait cessé de se presser. La vision de la fumée se dégageant du faubourg l'en avait dissuadé. La seule assurance qu'il lui restait de son habituel aplomb était celle de ne pas retrouver debout la maison qu'occupait sa mère blanchisseuse, l'humble foyer qu'un jour, en mal d'indépendance, il avait quitté, mais où il savait pouvoir trouver asile avec, en poche, des nouvelles de son frère. Les rues lointaines de Vaclavostock où il trouvait par mille moyens presque légaux sa subsistance avaient changé de configuration, et les immeubles où se réfugiait la faune habituelle des cités modernes s'étaient écroulés, engloutissant à jamais leurs démons familiers. Les tentations disparues, la mémoire de ses racines rurales l'avait ramené sur ses terres sans qu'il eut envisagé de devoir y mettre les siens. Dans un élan de désespoir, il commença à fouiller les décombres, comme pour oublier dans sa rage à tirer sur les poutres entremêlées qu'il était seul au monde. Des haut-parleurs fixés sur des chars d'assauts prévinrent de l'instauration du couvre-feu. Les ultimes résistants reçurent l'ultimatum de se rendre aux patrouilles qui allaient venir les chercher pour assurer leur sécurité. Restant sourd aux appels péremptoires des cerbères conquérants, Mihail s'acharnait sur les restes fumants du foyer. Egon et Karl arrivèrent sur ces entremises, précédant de peu quelques commandos kaki qui les avaient surpris alors qu'ils sortaient d'une bouche d'égout. Le spectacle de ce dément solitaire attira le regard incrédule de Karl qui envia l'énergie du jeune homme, cette même énergie qui l'avait quitté bien avant que ne vienne la faiblesse de l'âge, cette même faiblesse qui l'obligeait maintenant à cesser de courir sous peine de sentir son cœur cesser de battre. Par trop haletant, Karl ne put s'expliquer, aussi ce fut Egon qui interpella Mihail pour le mettre en garde contre l'arrivée imminente des agresseurs. Mihail interrompit à peine son labeur et écouta sans même se retourner. Il s'apprêtait à considérer les deux importuns quand ceux-ci reprirent leur fuite éperdue, leur sillage criblé d'impacts de balles. Mihail se lança à leur suite, l'ombre de leurs poursuivants vociférant sur ses talons. Il ne mit pas longtemps à se retrouver à la tête de ce duo de fugitifs pour mieux les guider dans le dédale familier des rues médiévales de sa ville. Ils surent vite sans trop s'interroger qu'ils auraient voulu courir jusqu'à être à bout de souffle, que cette tension qui les avait envahis soit surpassée par l'épuisement et les soubresauts vengeurs de leurs cœurs malmenés. Ils s'écroulèrent finalement dans une minuscule clairière cernée de ronces et de haies épaisses qui les dissimuleraient à la vue d'éventuels poursuivants. Ils gisaient là inanimés, mais leurs cœurs battaient encore quand la nuit tomba.

La suite des événements donna raison à ceux qui acceptèrent la réédition : au crépuscule, la ville moribonde reçut l'extrême-onction à l'essence avant d'être immolée par les flammes purificatrices sous les yeux morts d'êtres sans plus de racines. Pleurs. Chocs. Cris de peur. Cris de haine. Mains tendues. Mains brisées. Regards interrogateurs sitôt clos sous coups de crosses. Sanglots morts, glandes lacrymales usées. Fatigue. Geste rageur, coup de fouet qui claque. Sursaut vengeur, coup de feu qui claque. Asphyxie. Frustration. Prostration. Sommeil. Soumission. La nuit tomba. Dans la grisaille matinale, des agrégats d'humanité retournèrent à la terre en y creusant les fossés et fondations de leur foyer concentrationnaire.

La réanimation fut collective entre quintes de toux, dents qui claquent et frissons salvateurs. Le bus s'ébranla sur des voies cahoteuses qui le menaient à une route plus praticable. La chaleur sortit de l'hibernation les organes et les sens. La faim se fit sentir, les odeurs corporelles aussi. La vie sauve, il semblait malvenu de se plaindre de ces nécessités biologiques. Une atmosphère de recueillement nostalgique berçait les fugitifs, et tous, en quittant leurs villes respectives rongées par une peste dévorante, souffraient d'abandonner à leurs plaies béantes les cités de leurs amours défunts, de leurs amitiés exclusives, des désespoirs les plus seyants. Le bus engloutit de nouveaux kilomètres avec une énergie et une résistance qu'on ne pouvait lui soupçonner après de nombreuses années d'usure sur les sempiternels parcours urbains qui avaient longuement torturé sa mécanique déjà ancienne. Ils passèrent avec prudence aux pieds de la citadelle d'un légendaire vampire empaleur, craignant tout de même plus la proximité d'un cite militaire sous haute protection. Ils arrivèrent au sommet d'un barrage surmonté d'une immonde statue de métal argenté représentant le dieu grec Apollon et la technologie nationale. En regagnant la plaine, ils ne croisèrent que quelques paysans habillés à l'ancienne, baskets aux pieds, à cheval entre deux siècles, conduisant des chariots roulant sur des roues et des pneus de voiture. La route défilait et ils rejoignirent le soleil qui se coucha aussi au creux des magnifiques paysages des Torpales, prés d'un village tzigane semblable à un bidonville égaré en Eden. A l'aube, ils reprirent leur route. Ils n'étaient plus très loin de leur destination, provisoire peut être, pour peu que Norokesti ait, elle aussi, succombé aux arguments explosifs des conquérants invisibles. Les victimes semblaient elles aussi invisibles, et Karl, Egon et Mihail commençaient à s'étonner de rencontrer si peu de fuyards sur ces routes de fortune qu'ils empruntaient depuis trois jours déjà. A peine avaient-ils croisé quelques attelages et quelques camions qui semblaient plus vaquer à leurs occupations quotidiennes que tenter de se sauver. Le bus arriva finalement en vue de Norokesti. Mihail s'était réveillé, étonné de ne plus souffrir des cahots et du ronronnement du moteur, rassuré aussi de ne plus entendre les détonations, de ne plus sentir le vent apportant les effluves de la mort au milieu de la fumée et de la poussière, les ruisseaux de sang coulant du dessous des pierres sur ses mains et son visage. La chaleur confortable avait séché les blessures du corps et de l'âme. Arrivés à l'orée des immeubles, ils se trouvèrent sur un léger promontoire qui leur fournissait un appréciable point d'observation.

La plus grande ville de la province d'Obsazenovine leur apparue semblable à tant d'autres, grise et bétonnée, uniquement faite de blocs de ciment dans lesquels étaient parqués les ouvriers qui faisaient marcher les industries environnantes. Tout au long du chemin qui descendait dans la cité se trouvaient des niches vides des statues religieuses qu'elles avaient contenues avant l'avènement d'idéologies moins mystiques. La ville endormie était ornée ça et là de tas d'ordures abandonnés devant de vieilles maisons aux façades morcelées, et parcourue de rues défoncées sans la plus infime parcelle d'âme, le tout menaçant de se désintégrer à la moindre secousse. La fin du voyage aurait dû les voir se séparer, mais ils n'étaient pas encore sûrs de rester là si plus rien ne les y retenait. Karl devait encore rejoindre le siège de la compagnie pour se décharger de la responsabilité du bus salvateur. Egon décida de le suivre. Mihail, lui, n'était plus très loin de son but. Après forces promesses de se retrouver au même endroit dès le lendemain matin, ils se mirent chacun en route vers leurs destinations respectives. Mihail n'avait plus qu'à retrouver l'immeuble dans lequel vivait l'homme qui avait pu être son père avant de partir en emmenant son frère Gustav. Il traversa enfiévré les rues désertes au milieu des immeubles dressés.

Le bruit de la porte qui claque résonnait encore dans la tête de Gustav. Le père Douranek l'avait chassé une nouvelle fois, la dernière. Une minute après, il avait fini de le regretter. Malgré ses promesses, Gustav n'y était pour rien. Même dans ses rêves les plus fous, jamais Gustav n'avait pensé régler ses comptes avec son père à coup de missiles. La déflagration l'avait tiré de ses délires revanchards alors qu'il tournait au coin de la rue. Il avait sursauté, s'était retourné pour voir les débris s'écraser sur le sol. Il était resté tétanisé cinq bonnes minutes, les pensées les plus macabres se bousculant dans sa tête. Il se surprit même à essayer de distinguer parmi les ruines ce qui était chair de ce qui était ciment, ferraille, et plâtras. Alors qu'il craignait de voir naître en lui des prétextes suffisants pour se représenter chez son père, le destin s'était chargé de rendre caduque ce problème de conscience. Un départ sans retour possible, c'était pour lui l'ultime épreuve. Il crût que celle-ci commençait par ne pas faire à son père indigne les honneurs des larmes et des sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle se poursuivait dans ses tentatives de rester en vie, de se mettre à l'abri des obus qui continuaient de hacher menu les quartiers environnants.

Le déluge avait surprit Mihail en route. Il avait d'abord fait demi-tour, tenté de retrouver l'abri des sous-bois, prés de ses compagnons de voyage. Il se ravisa, restant prostré devant le brasier qui engloutissait tout ce qui avait fait ses espérances de ces derniers jours sur les routes. Revenant vers la gare où il savait par une lettre pouvoir y retrouver son frère, il sentit cet ultime espoir s'éteindre devant la structure métallique broyée de ce qui avait été la gare. Mihail se joignit aux secours. La poussière qui se mêlait à ses larmes le rendait presque aveugle. Son dernier lien avec la vie expirait-il sous les murs brisés qu'il s'entêtait à déplacer ? Il fut bientôt au bord de l'épuisement. Il sentit ses pieds se dérober sous lui. Il ne put se rattraper. Il ne put se relever. On le déposa hâtivement au milieu des morts et des blessés retrouvés et entassés pèle-mêle à même le sol. En reprenant ses esprits au bout de quelques minutes, il reconnut au milieu des gémissements une voix familière quoique affaiblie. Tournant la tête, il vit à ses cotés son frère Gustav. Dès qu'ils purent se redresser, ils s'éloignèrent en se soutenant mutuellement, les tentatives de secours ayant été brisées par la chute d'un nouvel obus sur la gare qui souleva en une dernière explosion l'amas de corps et de ferraille.

Karl et Egon arrivèrent au siège de la compagnie de transport en même temps que le bombardement qui le réduisit en fumée. Les entrepôts en feu s'écroulèrent sur le bus que Karl venait de garer avec précautions. Sur le parking extérieur encore épargné, Karl et Egon tentaient de s'éloigner suffisamment. Un souffle brûlant les souleva comme des fétus de paille pour les laisser s'écraser sur le bitume et être recouvert de terre calcinée. Un moment étourdi, Egon cria le prénom de Karl au milieu du vacarme des explosions répétées et des fracas d'immeubles s'effondrant. Il distingua au milieu de la fumée un bras tendu qui émergeait d'un cratère encore fumant. Il se précipita au secours de Karl, le sortit du funèbre orifice et le soutint jusqu'à la proche et providentielle entrée de métro. Une roquette s'abattit sur le tunnel et la meurtrissure béante fut l'épicentre des fissures qui dévorèrent rapidement l'asphalte. Egon repoussa Karl de toutes ses forces avant de sombrer dans la déchirure du sol s'effondrant sous ses pieds.

Les chutes mortelles cessèrent bientôt. Gustav et Mihail arrivèrent devant les ruines de la compagnie où ils avaient tenté de rejoindre Karl et Egon. Ils aperçurent finalement Karl inanimé mais vivant, bien que mal en point. Les recherches pour trouver Egon furent vaines. Alors que tous désespéraient, Egon reprit enfin conscience. Il avait chu sur une corniche entre deux étages, et sa chute ne demandait qu'à se poursuivre encore une bonne dizaine de mètres, dix mètres à ajouter aux kilomètres qui le séparaient de Vaclavostock. N'avait-il fuit le danger que pour se perdre dans les entrailles d'une autre ville qui ne lui était rien ? Il n'avait pas vocation de sauveur ni de martyr et s'était longtemps réfugié dans les utopies inertes. Une motivation fondamentale lui avait toujours fait défaut : la compassion, la volonté de pardonner aux faiblesses qui l'agressaient perpétuellement. Il ne voulait pas que l'on juge ses lâchetés intimes, il ne souhaitait même pas que celles-ci soient connues. D'abord tenté de ne pas juger pour ne pas l'être à son tour, il dut rapidement changer de défense et se réfugier dans un mépris et une misanthropie affichée. Il avait donc globalement condamné l'humanité à se passer de lui et ne désirait plus que préserver sa tranquillité, quitte à devoir fuir sans relâche les troubles de ses congénères. Jugeant son état physique et les acrobaties que sa sortie aurait nécessitées, Egon s'abstint de tout geste et appela à l'aide sans conviction. Ses cris timorés suffirent pour que Mihail et Gustav le localisent. Ils arrivèrent à point nommé pour l'aider à se sortir du mauvais pas qu'il s'efforçait de ne pas faire. Partant du bord du gouffre béant, accédant aux appuis qu'Egon avait par prudence négligé, Gustav arriva au-dessus de la corniche incertaine, et après avoir aidé Egon à se redresser, il le guida et le poussa jusqu'à ce qu'ils arrivent tous deux entiers hors du gouffre. Egon exprima sa gratitude à Gustav, sans pouvoir toutefois échapper au sermon sur ses faibles dons athlétiques qui sous-entendait l'autosatisfaction gloriolesque inhérente aux propos habituels de Gustav. Mihail n'avait jamais supporté la prétention de supposé experts dans quelque domaine que ce soit, mais il avait fait l'effort de retrouver cet énergumène sympathique, ridicule plus souvent qu'à son tour, mais exagérément fier de capacités qu'il possédait, par malheur, réellement. Il était sa seule famille.

Sur les pas de Gustav qui retrouvait péniblement ses marques au milieu des ruines de son existence, ils prirent par Cerna Prosim où ils ne restaient plus des plaisirs de jadis que les tristes paillettes qu'étaient les néons sans lumière des cabarets qui n'exhalaient plus aucune joie et se présentaient sans fards comme des bâtisses s'engraissant des plaisirs sordides d'une humanité perverse. Ils renoncèrent à traverser le pont Karluv impraticable et passèrent sans regrets devant les devantures carbonisées des magasins de Mennyi Ulice où s'étaient autrefois entassés les objets de convoitise de toute la population mais qui ne présentaient même plus d'intérêt pour les charognards humains. L'incendie qui n'en finissait pas de dévorer les bureaux de l'administration municipale et le quartier de la cathédrale désaffectée faisait de la Zakazan Namesti un terrain en friche sur lequel ne pousserait plus le moindre rameau d'olivier ni la moindre rose. Fuyant les flammes, ils s'aventurèrent dans Jobbra Ter. Les hôtels particuliers avaient été pris d'assaut par des populations enflammées par des années de frustration, et le pillage ne laissait derrière lui que des familles endeuillées qui, à quelques rares exceptions, s'étaient crues épargnées par les bombardements mais n'avaient pas survécu à la violence des intrus en mal de revanche sociale. De l'autre côté du grand parc des Plantes, se trouvait Sfingtu Vaclav, et au moment de cet ultime adieu à son quartier d'enfance, Gustav sentit la sérénité qui devait être celle de sa mère et de ses frères et sœurs, délivrés du fardeau de la vie dans les cendres de Djo. Lui survivait à Norokesti, enfin nettoyée par le vide de toute l'ordure morale et industrielle qui s'y accumulait depuis des générations. Les fumées qui montaient aux cieux étaient autant d'ascenseurs pour des innocents "trop pauvres pour être malhonnêtes", comme le disait une chanson revenue de son enfance. La nuit tombant, ils s'abritèrent dans les ruines de l'hôpital où chacun se renferma dans le mutisme, se perdant dans les limbes de ses rêves. Gustav se lamentait, peinant à cacher son trouble, sa colère d'être effrayé, démuni et perdu, privé de son théâtre et des acteurs qui lui servaient avec bonne volonté leurs répliques ouvrant sur ses longs monologues. Il luttait, humilié d'avoir à supporter cette incontinence de son âme. Son ventre se serrait, retenant à l'intérieur ses tremblements de folie. Ne pas crier surtout. Ne pas penser aux blessures dont chaque évocation le rapprochait de la folie tellurique. Loin de Vaclavostock, de Djo, un autre monde s'écroulait.

Karl se doutait que l'orgueilleuse statue commémorative de la victoire ne devait plus être que cuivre déchiré en lieu et place de la plantureuse déesse d'inspiration grecque qui avait été, à l'époque, la femme la plus pulpeuse de toute la région. Il avait fallu de nombreux mois avant que ne s'oublient les dégâts physiques de la famine qui ne favorisait guère le développement harmonieux des jeunes filles. Il avait en d'autres temps parcouru la ville en tout sens pour travailler en semaine et pour chercher l'âme sœur de ses samedis nocturnes avec laquelle il pourrait travailler le brouillon de ses baisers et de ses caresses. Il avait eu un jour l'apparition fugace d'une demoiselle seule, perdue dans quelque songe de jeune fille devant cette péronnelle triomphante en armure de cuivre, verte de jalousie de la beauté de chair pure qui défilait innocemment devant elle. De fait, il était difficile de rester de marbre à l'évocation des courbes généreuses que même les privations n'avaient pu aplanir. Il l'épouserait un été. Karl refoula du même geste de la main une larme et ce souvenir douloureux. Dans l'obscurité, l'émotion passa inaperçue, pourtant, la nostalgie était là et ne le quitterait pas plus que lui-même ne quitterait le sol sacré de ses amours défunts. Quelque part dans cette ville survivait peut être celle qui avait su mortifier son cœur et le réduire en esclavage quelques vingt ans auparavant. Il serra sur son cœur une lettre jaunie par les larmes et le temps perdu à ne pas y répondre.

Au matin, ils sortirent tous les quatre des bâtiments de l'hôpital. S'avançant dans les paysages lunaires de la ville, il leur sembla que, des siècles auparavant, une civilisation avancée avait sombré dans la décadence qui avait causé sa perte. Pourtant, les rues grouillaient d'animation, les rescapés du bombardement s'affairaient à secourir les victimes et à dégager le plus gros des gravas. Déjà, les solidarités s'organisaient. Mihail avait retrouvé son frère, et celui-ci ne semblait pas prêt de quitter son théâtre. Mihail serait là pour l'aider à connaître l'homme derrière le masque, et dans cette quête, peut être rencontrerait-il un Mihail Kalevik dont il n'aurait pas à rougir. Karl avait gagné les premiers étages d'un immeuble décapité. De là-haut, il pouvait contempler le spectacle désolant d'un champ de ruine, celui de sa vie sentimentale. Quelque part, au hasard des rues et des flots de réfugiés qui se présentaient déjà dans ce camp de fortune, peut être retrouverai t'il celle qu'il avait fuit des années auparavant, avide de gloire et d'idéologies héroïques. Baissant les yeux, il vit Egon lui faire un signe d'adieu et s'éloigner, un maigre baluchon sur les épaules. Il suivit des yeux la frêle silhouette qui s'évanouit bientôt au détour d'une colline. Dans le lointain, le tonnerre reprit de plus belle, annonçant les éclairs d'aciers et les pluies de feu qu'ils étaient dorénavant décidés à affronter.

Le chant des mitrailleuses et les ronronnements de l'aviation descendirent du ciel sur le chemin d'Egon. Un ‚clair foudroya la route de son exil. Dans l'esprit bientôt libéré d'un corps disloqué, un autre chant s'éleva, éphémère. La chanson s'effaça devant la clameur des cours de récréation puis celle des cafés proches du lycée, les éclats de voix nocturnes des couloirs de résidences universitaires, les slogans des manifestations estudiantines. Ce cri, toujours le même, qu'il entendait si bien à force de ne pas en être, ce cri d'ensemble se tut. Les chanteurs étaient morts. Une victime hurla brièvement dans les ténèbres glacées, de peur, de douleur, un hurlement solitaire dont on entendait enfin les dissonances.

 

  FIN

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27 novembre 2008

CE MATIN, UN LAPIN....

Parfois considéré à tord comme un Manga, Usagi Yojimbo est un comics édité aux USA par Dark Horse et en France par Paquet. Le format choisi par ce dernier éditeur entretient peut être la confusion. Le parcours atypique de l'auteur, Stan Sakai, y contribue probablement aussi. Né au Japon d'un père militaire américain, Stan Sakai grandit à Hawaï avant de s'installer en Californie pour y poursuivre ses études artistiques. Lettreur pour Sergio Aragones sur la série «Groo», barbare souvent croisé ou évoqué dans Usagi Yojimbo, Stan Sakai crée son "lapin garde du corps" en 1984.

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Dans le Japon du XVII ième siècle, la rivalité entre la noblesse d'épée et la noblesse de sang a culminé jusqu'au renversement de l'empereur et la prise du pouvoir par le Shogun, le général en chef. Bien que sous son autorité, les Daimyo, les seigneurs féodaux, ne cessent de se livrer bataille au nom du pouvoir. Au service de ces seigneurs, les Samouraïs suivent la voix stricte du Bushido et sont dévoués à leur seigneur jusqu'à devoir normalement le suivre dans la mort.

Samouraï ayant perdu son seigneur lors d'une bataille mais ayant du lui survivre pour éviter la profanation de sa dépouille, Miyamoto Usagi est devenu un Ronin. Il ère donc dans le Japon féodal, fidèle au Bushido, rétablissant le droit et la justice au fil de ses 2 épées, louant parfois ses services comme garde du corps.

Dans la tradition des bêtes porteuses de messages qui va de La Fontaine à Carl Barks, Stan Sakai choisit de donner la parole à des animaux anthropomorphiques et truffe ses pages de Tokagés, d'étranges lézards sympathiques qui remplacent avantageusement la faune habituelle, domestique ou sauvage. A ce titre, l'incarnation hors norme du seigneur Higiki, ennemi fondamental d'Usagi,  est une piste intéressante sur la lecture à faire des aventures de Usagi Yojimbo.

L'univers de ce premier tome est peuplé de  monstres et démons issus de la mythologie japonaise, de jeunes seigneurs faisant l'apprentissage de la vie, de femmes samouraïs fidèles, de chasseurs de prime roublards, d'auberges animés, de félons à punir, de Ninjas, de références au cinéma de hong-kong rendant hommage à Zaitoichi... Tout ce univers pittoresque se débat dans les amours d'enfance, les rivalités, les rancunes, les dettes d'honneur, les passions contrariées par le devoir et les farces et mauvais tours que peuvent se livrer 2 compagnons de route.

Avec une infinie grâce dans son dessin, Stan Sakai nous invite à une épopée extrêmement bien documenté dans le japon féodal, que ce soit concernant les mœurs, les coutumes, la politique ou bien les costumes et accessoires. La délicatesse des principes cohabite avec la violence des combats, pleins de bruits et de fureurs dans une époque troublée par les complots et les luttes de pouvoir.

La profondeur de la psychologie des personnages et la diversité de leurs sentiments, les drames poignants côtoyant les farces pittoresques dignes des meilleurs westerns spaghetti finissent de faire des aventures de Usagi Yojimbo un comics incontournable et loin de sentiers battus qui ne cesse de surprendre alors que le 15 ième volume est annoncé pour 2009 en VF. S'il ne devait y avoir qu'un bémol, il porterait encore une fois sur les maladresses de langage d'une traduction parfois peu inspiré.   

 

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27 octobre 2008

ZOMBI SOIT QUI MAL Y PENSE...

Le mois d'août vit s'imposer le thème des zombis aux moyen-âge. Il s'agissait donc de s'y plier...

Zombi soit qui mal y pense..


La soif de sang de Gilles de Chin ne s'était pas étanchée des corps de Sarrasins qu'il avait amoncelé au pied des murs de Jérusalem avec la bénédiction de l'Église. La faim dévorait les entrailles de la masse hirsute, grouillante, hagarde et puante qui attaquait le bastion de fortune dans lequel s'était réfugié les derniers représentants de la noble famille des Truchis de Varennes. Les cris inintelligibles de la horde terrorisaient Blanche et Clément blottis au creux des bras du vieux Duc. Le crépuscule avait sonné l'hallali de leurs espoirs de fuite loin de leur château dévoré par les flammes, les contraignant à se réfugier dans ce proche grenier à sel en laissant leurs chevaux être réduits en lambeaux de chair par les ongles noirs des assaillants du coche.

L'assaut des crèves-la faim sur le grenier à sel de Mons était une douce promesse de libation pour Gilles. Dernier fidèle du Duc, il avait repris les armes pour couvrir leur retraite. Oubliant les douleurs et les outrages du temps, il tailladait et transperçait à tour de bras les damnés de la terre qui se dressaient sur ses pas, mais les corps rompus par une vie accablante de labeur, de douleur et d'injustice semblaient à peine sentir la souffrance. Nourris des campagnes ravagées par la famine, la peste et la guerre, les rangs des assaillants ne craignaient nul massacre. Les efforts méritoires de Gilles n'entamaient guère leurs forces vives et ne réussissaient pas à freiner leur progression. L'ancien boucher de Palestine ne résisterait pas longtemps à la voracité des errants affamés.

Le tumulte de la bataille résonnait contre la porte du grenier. A l'intérieur, les adolescents et leur grand-père retenaient leur souffle en écoutant les râles de Gilles qui, au fur et à mesure, devaient plus à l'épuisement qu'à la rage du combat. Des bras innombrables continuaient à se tendre vers lui, tentant de l'agripper pour l'étouffer ou l'écorcher. L'espace autour de lui ne cessait de se réduire et il craignait de perdre pied au milieu de cette vague d'assaut putride et grognante. Une multitude de griffures sanguinolentes striaient son visage et ses bras nus. La nuit finit de tomber alors que Gilles menaçait de faire de même. La lueur de la pleine lune l'enveloppa comme pour mettre en lumière la futile dignité et l'inutile vaillance du probable vaincu. Le bruit du fer de l'épée tombant sur la pierre du seuil glaça le sang de Guillaume de Truchis de Varennes. Il poussa un cri de désespoir qui ne trouva comme écho que le double hurlement bestial des gorges torturées de Blanche et Clément.

Déchirés par la clarté lunaire qui s'était immiscée par une meurtrière, leurs corps se démembraient et croissaient, se couvrant d'une fourrure d'où n'émergeaient plus que griffes et dents acérées. Sous les yeux de Guillaume, ils traversèrent d'un seul bond la pièce et la robuste porte de chêne qui les avait protégés des gueux ivres de revanche. Bave et sang aux lèvres, ces derniers restèrent un moment encore plus ahuris que de coutume. Les loups se jetèrent au cœur de la bataille toutes dents dehors, arrachant, broyant, déchiquetant les membres passant à leur portée, refoulant le dégout qui leur tordait l'estomac au goût de ces chairs puantes. Le premier assaut dispersa les rangs des attaquants qui tentaient de se regrouper, remis de leur surprise et sûrs de leur suprématie numéraire. Les canidés firent volte-face et se jetèrent à la gorge des premiers à montrer quelques velléités de revanche, la puissance des mâchoires décapitant les plus téméraires.

A demi-assommé sous les débris de la porte qu'il avait gardé jusqu'à la limite de ses forces, Gilles luttait pour reprendre ses esprits et tendit la main vers son épée. A travers les voiles de l'inconscience qu'il tachait de chasser, il entrevit les bêtes féroces qui ravageaient la troupe décharnée des agresseurs. Une masse grise atterrit soudain devant ses yeux exorbités par la peur, son esprit brutalement réveillé pour mieux prendre conscience de l'imminence de son trépas. Les yeux fiévreux de l'animal le fixèrent un instant, ignorant la gorge sans protection qui s'offrait à portée de crocs, puis se détournèrent vers les semblants d'humains qui ne renonçaient pas à la mise à mort. Le loup gris bondit de nouveau pour poursuivre son œuvre d'égorgeur. Se sentant pour le moment épargné, Gilles pris appui sur son épée et se redressa. Brandissant son arme tranchante, il reprit le combat, hurlant tel un possédé, plus soucieux de découper les corps que de montrer sa science de l'escrime.

Le tumulte était à son comble mais les cris avaient changés de nature. Le Duc Guillaume qui était resté en retrait s'approcha prudemment de la porte ouverte que nulle créature hostile n'avait encore franchie. Une scène d'apocalypse s'offrit à sa vue incrédule : enfoncé jusqu'aux genoux dans une boue de sang et de cadavres piétinés, un chevalier écumant de rage s'acharnait sur des corps démembrés et rampants ; une bête féroce à la fourrure grise arrachait les gorges et les têtes de paysans sanguinolents pris de folie meurtrière ; un autre loup au pelage blanc souillé de sang crachait les viscères fumants et pestilentiels qui ornaient ses crocs. L'animal ne vit pas le pieu grossier que brandissait derrière lui un gueux à demi éventré. Le Duc n'eut que le temps de faire barrage de son corps entre la lance de fortune et le flan de la créature qui avait été sa petite-fille. L'épée de Gilles arriva trop tard mais l'assassin ne garda pas suffisamment longtemps sa tête pour pouvoir se réjouir. Quand elle roula sur le sol, ses derniers acolytes claudiquèrent vers la forêt.

Gilles tomba à genou près du Duc agonisant. Il le prit dans ses bras et sentit son dernier souffle s'envoler vers les étoiles. Épuisé et écœuré au terme d'une heure de massacre et de clameurs, Gilles ne réagit même pas quand il vit s'approcher les jeunes loups et se laissa complètement glisser au sol. Ils reniflèrent le corps sans vie de Guillaume et ne poussèrent que des gémissements plaintifs. Ils reniflèrent ensuite la main de Gilles qui ne put s'empêcher de la tendre doucement vers le loup blanc. La jeune louve prit délicatement le poignet du guerrier harassé dans sa gueule et, sans quitter des yeux le regard de Gilles, renforça peu à peu la force de sa prise. Il sentit sans réagir les crocs pénétrer sa chair, son sang couler doucement et sa vie s'échapper peu à peu ; il se laissa glisser vers le néant. Blanche relâcha sa prise et les loups se blottirent contre Gilles de Chin, attendant le réveil du nouveau chef de leur meute dont l'expérience guerrière et une vigueur nouvelle conduiraient bientôt leur quête vengeresse. Les hordes errantes et affamées ne savaient pas encore quels terribles ennemis étaient dorénavant sur leurs traces.

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23 juillet 2008

INTERDIT AU - DE 18 ANS...

Il fallait bien que ce genre de contraintes m'arrive. Au pied du mur pour écrire un récit érotique!

Ne lisez pas les lignes qui suivent si vous avez la moindre raison d'être choqués!

PERSONNAL WAR...


Elle ignorait combien de temps elle résisterait encore aux coups de butoir qui se répercutaient à travers tout son corps. Elle sentit ses genoux fléchir. A ses pieds, Ben gisait inconscient au milieu de ce qui devaient être les briques du hangar nouvellement en ruine. Elle s’efforçait aussi de faire abstraction de l’épais nuage de vapeur qui enveloppait le port de New York au large duquel s’était violemment écrasé Johnny. Elle priait silencieusement pour que Reed reviennent vite de son labo avec le moyen de mettre fin à la folie de Namor, mais elle ne put s’empêcher de penser à ces derniers mois durant lesquels son mari s’était hélas montré meilleur guerrier que pacifiste. En elle s’immisçait le doute et Le Prince des Mers le sentit. Entre 2 coups de poings sur le champ de force aussi invisible que celle qui l’avait dressé, il poursuivit sa litanie.   

- « Victor avait raison, ne le comprends tu pas, Sue ? Pourquoi résister à la justesse de ma cause ? Les traîtrises successives de Richards ne sont t’elles pas ainsi révélées au grand jour ? Qu’attend tu de l’homme qui osa plonger ton enfant dans le coma, emprisonner ses alliés et mettre à mal votre si précieuse démocratie dans laquelle vous érigez au rang de liberté vos caprices individualistes d’enfants gâtés et irresponsables?». 

Elle avait jusqu’ici réussi à dissimuler ce que son uniforme déchiré dévoilait outrageusement. Elle ne pût plus longtemps se soustraire à la vue de Namor et lui apparut en rougissant. A sa grande surprise et au milieu de son trouble, elle sentit soudain les coups pleuvoir plus doucement et croisa le regard soudain indécis de celui qu’elle avait si souvent encouragé à taire ses sentiments.

- « Ta… ta volonté n’est plus que lambeau, comme l’est l’uniforme honni de mon ennemi juré! Porteras tu plus longtemps ces couleurs marquées par l’infamie ? Le lâche ne se cache t’il pas derrière tes charmes, persuadé qu’une fois encore, ils auront raison de mon légitime courroux ? ».

Le champ de force céda soudain ! Désarmée, fragile, Sue se redressa dans un ultime effort, faisant face, digne et souveraine, à la colère mêlée de trouble de l’Atlante. Elle plongea ses yeux bleus qui avait pris les reflets de l’acier dans le regard de Namor.

- « Suis-je donc une traîtresse manipulatrice, moi qui ai refusé ton royaume et les fastes d’Atlantis, repoussé un Prince si puissant, renoncé à la caresse des courants marins à tes côtés ? N’aurais-je pas eu la partie facile que d’utiliser ton amour pour me jouer de toi et te livrer à la vengeance de tes ennemis ? Si vraiment tu me juges ainsi, frappe-moi ! Ma vie, ma pudeur et mon honneur sont à la merci de la colère qui t’habite».

Namor s’approcha les poings serrés. Son esprit déchiré sembla frémir ainsi que son échine. Devant lui s’offraient les courbes tant convoitées aux creux de ses rêveries fiévreuses mais trop de rage affleurait encore en surface de son âme. Il leva brutalement le poing qui ne put se rabattre et resta tendu vers les cieux ! Namor hurla son défi aux complots et à la confusion semée par Doom en son esprit torturé ! Il attrapa Sue Storm Richards par le col de sa combinaison en lambeau entre désarroi et colère. Le tissu de molécules instables finit de céder et les seins blancs et généreux de la femme tant convoitée s’offrirent à ses yeux.

Un éclair passa dans le regard du souverain d’Atlantis qui changea, passant de la rage au désir, du désir au désespoir d’avoir engendré tant de violence. Ses mains glissèrent sur les épaules nues de Sue. Les jambes de Namor se dérobèrent sous le poids de la culpabilité et de l’humiliation d’avoir été le jouet de Doom. Sue sentit le souffle chaud de Namor passer sur ses seins nus, sur son ventre, les mains de l’Atlante finissant d’attirer au sol les reliquats de son uniforme bleu. Elle sentit le front fiévreux de Namor se poser à l’orée des boucles blondes de son bas-ventre. Leurs respirations s’accélérèrent de concert. Le monarque éconduit abdiquait tout orgueil à genoux devant son adversaire victorieuse, reconnaissant des torts et se montrant plus humain que ne l’avait été depuis longtemps son génial époux maintenant si lointain et finalement si étranger. Après un bref instant d’hésitation, Sue posa ses mains sur la tête de Namor, attirant son visage plus prêt de son corps nu au milieu de la fumée du combat et des décombres du dock déserté et enfin silencieux.

Les mains du monarque se posèrent sur ses hanches alors qu’il embrassait doucement l’intérieur  de ses cuisses, retardant le moment de poser sa bouche au cœur de celles-ci. Les mains de son amante le pressèrent encore et il glissa sa langue à la lisière de son sexe, faisant venir les premiers frémissements et s’attardant jusqu’à faire naître la moiteur propice à leur union. Sa main couvrit le pubis doré et Namor se redressa, ayant délaissé le maillot d’écailles qui constituait son seul vêtement. Son autre main se posa sur la taille fine de la jeune femme et attira son corps athlétique vers lui. Son autre main précisait sa caresse. Ils s’embrassèrent enfin, d’abord hésitant puis avec empressement, leurs lèvres s’emprisonnant, puis se caressant de leurs langues affamées. C’était elle maintenant qui entouraient de ses bras le corps fuselé de son amant, pressant ses seins fermes et moelleux contre lui. Elle léchait son torse salé, glissa ses mains sur ses fesses de granit, sentant battre contre elle le sexe dressé du monarque des 7 mers. L’impatient appendice cherchait déjà sa route avec fort peu d’hésitation, et cette intime exploration lui donnait le vertige. Les mains de Namor qui pétrissaient délicieusement ses fesses ne lui permettaient pas de se dérober.

Elle se laissa glisser au sol et gratifia le vit triomphant du contact de ses lèvres charnues. S’attardant sur sa base, s’aventurant sur ses côtés tandis que ses doigts le tenait délicatement à sa merci, elle lui offrit enfin le chaleureux abri de sa bouche qui alla et vint jusqu’à sentir le battement de ses veines sur le point de demander grâce. Namor, le souffle court, s’agenouilla face à elle. Prenant appui sur ses mains, Sue entoura la taille de l’Atlante de ses jambes et se posa langoureusement sur ses cuisses, engloutissant au creux de son ventre le sceptre de chair du monarque conquis. Le gémissement de satisfaction de Namor trouva l‘écho de ceux  de Sue qui donnait maintenant le rythme de leur étreinte. L’Atlante infléchissait à loisir le mouvement de sa maîtresse par la fermeté de ses mains puissantes sur la taille ondulante de celle-ci. Ils perdirent peu à peu le contrôle et la conscience de l’extérieur pour ne plus entendre que les cris de l’autre. Cette communion charnelle si longtemps combattue et reniée les consuma en une explosion de cris, d’ongles acérés, de morsures esquissées, de cœurs au bord de l’arrêt et de corps convulsifs. Les amants entrelacés et pantelants entendirent à peine le souffle savamment étouffé d’un véhicule atterrissant verticalement au bout du champs de bataille.   

To be continued...

Posté par halnawulf à 21:31 - The prose - Commentaires [0]

19 juin 2008

LICENCE DES MAINS DE LA MORT...

 

Pow ! Pow ! Ce septième jour d’avril n’annonçait pourtant pas les évènements de mai 68. Les oreilles décollées de Pépée frémirent à cette nouvelle salve. Les détonations avaient hanté la matinée entière et elle désespérait d’entendre enfin les roues de la Rolls sur le gravier de la cour du château de Perdrigal.

 

Son cœur battait comme un tambour tandis qu’elle tentait de se montrer aussi calme et discrète que possible, ce qui n’avait jamais été son fort. Le massacre organisé auquel elle tentait de se soustraire était il une expédition punitive, en réponse aux quelques dégâts que ses acrobaties et pérégrinations diverses avaient pu occasionner dans le château et ses alentours ?

 

Elle finit par atteindre une fenêtre du château et entrer dans la pièce où se trouvaient sa nourriture et ses jouets. Ses mains comme des raquettes se refermèrent sur le colt Smith et Wesson qu’elle avait conservé de son enfance au Music Hall. Nombres de ballons multicolores avaient explosé sous les cris de joie des enfants et dans les envolées musicales de Country. Depuis son premier anniversaire, Pépée avait entendu des notes plus tristes résonner sur le piano du salon. Un requiem semblait soudain des plus adapté à la situation.

 

Au fond d’elle, elle senti se réveiller la colère de ses racines. On en voulait à sa vie et ses compagnons de jeu baignaient maintenant dans leur sang. Elle ne pouvait se résigner à finir comme du bétail à l’abattoir. Franchissant prudemment la fenêtre, elle s’accrocha à la branche la plus proche et se figea dans l’épaisseur des feuilles qui habillaient le chêne centenaire. Les coups de fusil s’espaçaient à mesure que les victimes se faisaient plus rares. Le tonnerre se rapprochaient de son refuge sylvestre. Pépée vit soudain sous ses pieds se fixer le chasseur aux aguets. Serrant son Colt, elle visa le chasseur Lotois aussi soigneusement que le fouet le lui avaient appris. Un plomb vint piquer la joue du bourreau, trahissant le tireur de pacotille.

 

Pépée s’effondra du haut du chêne dans le Magnolia voisin. Les Fleurs perdues dans sa barbiche se noyèrent dans le sang qui coulait à gros bouillon de sa gueule entrouverte avide de trouver un dernier souffle. Ses yeux étaient comme des lucarnes ouvertes sur les 7 dernières années de sa vie, entouré de l’amour de Léo et de l’agacement de Madeleine, entre les mélodies naissant dans la douleur et la passion agonisant dans les cris, expirant en une dernière vengeance sanglante. Non loin, Zaza gisait déjà, couchée sur le flan. Pauvre bonobo. Pépée aurait voulu s’y traîner et se blottir à nouveau contre elle, ne rien changer à son décor, dormir encore avec les morts.

 

Posté par halnawulf à 22:14 - The prose - Commentaires [2]

07 juin 2008

MANSUETUDE...

Une réponse très attendue :

AmazingFantasy15

Posté par halnawulf à 15:15 - The gribouilli - Commentaires [1]

27 mai 2008

THE AMAZING INDIANA JONES....

En attendant d'avoir plus de mots que d'images à mettre en ligne, je me suis fait plaisir avec un thème d'actualité.

Le premier fan de comics qui percevra le clin d'œil gagnera un magnifique ouvrage choisi par mes soins! 

PIN_UP_INDY

Posté par halnawulf à 20:42 - The gribouilli - Commentaires [1]

02 mai 2008

MAUVAISE TETE...

Non, vraiment, le petit chaperon rouge, je n'étais pas pour...

PETIT_CHAP_ROUGE2

La démocratie a ses limites, finalement!

Posté par halnawulf à 21:35 - The gribouilli - Commentaires [0]

15 avril 2008

OLD BIKER THAN NEVER...

Un hommage pictural à nos amis motards...

GHOST_RIDER_2099

Posté par halnawulf à 20:55 - The gribouilli - Commentaires [1]