29 janvier 2009
REMEMBER CAMENBERT...
Le titre est un art.
Le recyclage aussi.
Il y a une grosse 15 aine d'années, j'ai écrit "Les passants" et gagné 2 places pour Dan Ar'Braz que je n'ai pas pu aller voir.
LES PASSANTS
Egon étudiait à l'université de Vaclavostock depuis deux ans déjà, deux années au cour desquelles la vie autour de lui avait suivi son cour un peu plus régulièrement que lui n'avait suivi les siens. Au delà de l'ironie qu'Egon manipulait de plus en plus familièrement avec une fascination malsaine, ses proches auraient pu déceler une angoisse réelle, brute de toute parure humoristique. Les soirées se suivaient chez l'un ou l'autre. A la cinquième bière, Egon avait une vision assez juste du monde refait à neuf qu'il portait en lui, sans pouvoir toutefois la faire prévaloir sur celle que chacun réussissait à garder en lui quand même leurs viscères les quittaient. Les consciences se réveillaient dans les relents de vomis et de honte, elle aussi bue jusqu'à la lie depuis longtemps. Ils pensaient justifier leur statut d'étudiant en prenant part aux différentes actions protestataires qui ne manquaient pas de naître au cœur de syndicats qui, tel un comité des fêtes, orchestraient les différentes manifestations annuelles.
Dans un pays au bord de la déchirure, les masses manipulées vomissaient leurs insanités racistes exacerbées par des seigneurs démagogues. Les boucs-émissaires se terraient et traînaient de foyers en foyers, d'incendies en agressions xénophobes. Les intellectuels se risquaient encore à conspuer l'ignorance grégaire et tachaient de soulever des mouvements de protestation au sein même des universités dont certains secteurs s'acharnaient encore à former les derniers humanistes. Le soleil printanier avait fait fleurir sur le bitume les revendications des étudiants, prétextes à nombres de révoltes et de débordements, derniers soubresauts d'une adolescence attardée qui n'en finissait pas de digérer son spleen. Laissant là les espoirs du grand soir naufragé, pressé d'enterrer dans son charnier intime de nouvelles illusions émergées par faiblesse, Egon avait rapidement pris ses distances avec les syndicalistes hâtifs à corriger d'un geste les résultats imprécis de scrutins dérisoires, les laissant s'enliser en revendications ineptes pendant de longues semaines qui empiétèrent même sur les vacances scolaires.
Les longues averses qui embuaient la ville surchauffée tenaient à domicile les habitants de Vaclavostock. Les enfants des cités restaient des journées entières le nez à la fenêtre, guettant les accalmies providentielles. Dans le crépuscule, d'inattendus rayons firent leur apparition, des rayons de feu qui écrasèrent la ville comme sous une canicule de fer. Une pluie de missiles tint les gens à l'abri des caves toute la nuit, dans l'attente de la découverte des cendres de leur quotidien si cher. Des quartiers entiers de Vaclavostock n'étaient plus que poussière et gravats, écrasés sous les surplus de bombes du dernier conflit balkanique en date, atomisée par des armes étrangères dont les crises politico-économiques avaient rendu l'achat plus facile. La première vague mit à terre les orgueilleuses tours qui avaient résisté durant des siècles, et celles plus récentes de l'habitat moderne qui de toute façon ne résistaient déjà pas à la sur occupation par des familles entières de désœuvrés. Le nivellement social s'était fait par le bas, nantis et démunis se retrouvant dans la masse des sinistrés d'une ville inerte. Les uns n'ayant plus rien à perdre et les autres plus rien à leur prendre, la promiscuité durerait, au moins le temps que se crée une hiérarchie des apathiques.
Egon mesurait l'ampleur du désastre du haut de la falaise déserte nouvellement née de la chute du promontoire guerrier. Les murailles de la forteresse avaient recouvert le campus criblé de cratères renfermant les corps et la matière pensante des facultés décimées. L'odeur de viande calcinée avait dissuadé Egon de traverser les impraticables vestiges des temples du savoir, aussi avait-il fait le tour en passant par les chantiers des nouveaux amphithéâtres. Le gigantesque squelette métallique qui avait un temps fait office d'escalier menant au pied de la colline n'avait pas été épargné par la chute des remparts. Egon en fit le douloureux constat lorsque l'escalier agonisant l'entraîna dans sa chute.
Ayant pillé les réserves de carburant de la compagnie, Karl se lança à travers les rues encombrées d'immeubles effondrés et d'ornières fumantes. Il dut bientôt se rendre à l'évidence qu'il lui serait difficile de se frayer un chemin dans ce dédale de ruines. De détours en détours, il arriva finalement dans le centre-ville dont il convoitait le trajet depuis longtemps avec l'espoir d'y trouver des passagers y suant moins la rancœur et la misère. Un sifflement rapidement devenu familier empli l'air et fit se crisper Karl sur son volant. Une pluie de pierres s'abattit sur la tôle du toit du bus. Luttant pour garder le contrôle du véhicule, Karl ne vit qu'indistinctement la silhouette gisant sur le bord de la chaussée. Il eut juste le temps de faire un écart pour éviter Egon qui s'était traîné là à bout de force. Le bus atterrit sans dommages dans les buissons d'un jardin public tout proche. Miraculeusement épargné, il se trouvait néanmoins encerclé de tas de débris qui auraient sonné le glas des suspensions moribondes. Encore sous le choc, Karl hésitait à sortir de son bus, craignant le désespoir des sinistrés des alentours. Déjà Egon reprenait connaissance, cherchant dans la pénombre qui résistait encore à l'aube naissante le responsable de l'accident. S'étant assuré que personne ne se ruait sur son bus, Karl se porta au secours d'Egon. Le temps n'était pas aux politesses, et quand Egon fut installé dans le relatif confort du bus antédiluvien, Karl se renferma dans son mutisme. Ignorant ses douleurs rhumatisantes héritées de décennies de station assise, il s'efforça de dégager la voie. Le bus sortit en douceur du jardin public, puis reprit la route de l'exode. En parvenant à Cerna Hrad, la zone industrielle à la sortie de la ville, Egon et Karl sentirent dans les hautes cheminées décapitées et les entrepôts silencieux de toute animation que le cœur de la cité avait cessé de battre, attendant d'être ressuscité par le mystérieux chirurgien qui venait de trancher dans le vif. Laissant leurs concitoyens comme des cellules mortes dans le lit de la veille, ils prirent la première sortie qui s'offrit à eux, et l'aube leur fit découvrir les paysages bucoliques de leurs livres d'enfants, s'exhibant sur les bords d'une route vers la pérennité d'utopies humanistes.
Derrière la vitre du car défilaient des paysages de collines verdoyantes. Hélas, de longues balafres détruisaient l'harmonie de ce pays qui avaient troqué les anciennes plaies de la dictature et de l'ignorance pour celles plus modernes de l'industrialisation. Ces cicatrices purulentes s'incarnaient en kilomètres de tuyaux rouillés et éventrés émanant d'une pieuvre de technologie nucléaire perdue en pleine campagne. De toute la matinée, ils ne croisèrent que quelques charrettes tirées par des bœufs partant pour les champs et des enfants accompagnant les vaches aux pâturages, parfois en compagnie de vieilles paysannes tsiganes, portant foulard et rides. La fatigue de la nuit et la chaleur étouffante eurent bientôt raison de la résistance d'Egon qui s'assoupit. Le voyage n'en finissait pas, et, en voyant les routes devenir chemins et les chemins devenir escarpés, Karl se sentit soudain passablement perdu. Ils traversèrent d'anachroniques paysages de campagne animés de bergers et de moutons, de paysans moissonnant à la faux et de charrues à l'ancienne. Enfin, non loin d'une petite ville qui devait être Djo, le bus fit une halte pour le midi.
Le marché se tenait comme à l'habitude sur la place de l'hôtel de ville, offrant l'occasion de faire quelques provisions. Ce jour-là pourtant, la place centrale offrait un spectacle de foire, une foire tragique où les habitants avaient étalé leurs biens, faisant le tri de ce qu'ils emportaient et tachant de revendre le reliquat. Cette animation trahissait la peur provoquée par la nouvelle du bombardement de la capitale. Egon et Karl avaient laissé à regret le bus à couvert dans le sous-bois et s'étaient mêlés à la foule. Les valises gonflées se bousculaient dans les rues étroites. Les rares voitures s'écrasaient sous trop de poids tandis que s'enfonçaient dans la boue des chariots de fortune surchargés. Dans les maisons aux yeux crevés, les éclats de verre et de vitres jonchaient le sol déjà déserté, laissant gisant les trésors statiques et dérisoires. Les cris des animaux et des hommes se mêlaient portés par un vent de panique. Au premier signe de départ, une vague enfla et se lança vers la campagne dans un bouillonnement ininterrompu. Couvrant le tumulte, le staccato des mitrailleuses volantes noya dans la fumée l'écume de la marée humaine dont les débris éclaboussèrent la place. Tombés du ciel, les chasseurs pleuraient leurs larmes brûlantes d'ivresse et de métal sur les insectes terrorisés grouillant sous les lourdes chaussures de cuir. Hors de leurs cocons de coton, redevenus rampants, ils restaient prédateurs, semant les rues environnantes des cadavres naissants. Bientôt cerné, le cheptel humain ravala ses cris, tendant l'oreille à l'écoute des claquements métalliques des pistolets mitrailleurs que l'on nourrissait sans trêve. Peu à peu guidés et triés, délestés de leurs derniers bagages, les fuyards furent regroupés, puis on les conduisit sous bonne garde en convois à l'extérieur de la bourgade. Toute la journée, des détonations et des explosions de grenades épisodiques prévinrent de la présence de patrouilles peu amènes qui arpentaient les rues à la recherche des derniers habitants encore terrés chez eux.
Mihail Kalevik arriva d'un pas livide dans la rue Sfingtu Vaclav. Depuis une bonne centaine de mètres déjà, il avait cessé de se presser. La vision de la fumée se dégageant du faubourg l'en avait dissuadé. La seule assurance qu'il lui restait de son habituel aplomb était celle de ne pas retrouver debout la maison qu'occupait sa mère blanchisseuse, l'humble foyer qu'un jour, en mal d'indépendance, il avait quitté, mais où il savait pouvoir trouver asile avec, en poche, des nouvelles de son frère. Les rues lointaines de Vaclavostock où il trouvait par mille moyens presque légaux sa subsistance avaient changé de configuration, et les immeubles où se réfugiait la faune habituelle des cités modernes s'étaient écroulés, engloutissant à jamais leurs démons familiers. Les tentations disparues, la mémoire de ses racines rurales l'avait ramené sur ses terres sans qu'il eut envisagé de devoir y mettre les siens. Dans un élan de désespoir, il commença à fouiller les décombres, comme pour oublier dans sa rage à tirer sur les poutres entremêlées qu'il était seul au monde. Des haut-parleurs fixés sur des chars d'assauts prévinrent de l'instauration du couvre-feu. Les ultimes résistants reçurent l'ultimatum de se rendre aux patrouilles qui allaient venir les chercher pour assurer leur sécurité. Restant sourd aux appels péremptoires des cerbères conquérants, Mihail s'acharnait sur les restes fumants du foyer. Egon et Karl arrivèrent sur ces entremises, précédant de peu quelques commandos kaki qui les avaient surpris alors qu'ils sortaient d'une bouche d'égout. Le spectacle de ce dément solitaire attira le regard incrédule de Karl qui envia l'énergie du jeune homme, cette même énergie qui l'avait quitté bien avant que ne vienne la faiblesse de l'âge, cette même faiblesse qui l'obligeait maintenant à cesser de courir sous peine de sentir son cœur cesser de battre. Par trop haletant, Karl ne put s'expliquer, aussi ce fut Egon qui interpella Mihail pour le mettre en garde contre l'arrivée imminente des agresseurs. Mihail interrompit à peine son labeur et écouta sans même se retourner. Il s'apprêtait à considérer les deux importuns quand ceux-ci reprirent leur fuite éperdue, leur sillage criblé d'impacts de balles. Mihail se lança à leur suite, l'ombre de leurs poursuivants vociférant sur ses talons. Il ne mit pas longtemps à se retrouver à la tête de ce duo de fugitifs pour mieux les guider dans le dédale familier des rues médiévales de sa ville. Ils surent vite sans trop s'interroger qu'ils auraient voulu courir jusqu'à être à bout de souffle, que cette tension qui les avait envahis soit surpassée par l'épuisement et les soubresauts vengeurs de leurs cœurs malmenés. Ils s'écroulèrent finalement dans une minuscule clairière cernée de ronces et de haies épaisses qui les dissimuleraient à la vue d'éventuels poursuivants. Ils gisaient là inanimés, mais leurs cœurs battaient encore quand la nuit tomba.
La suite des événements donna raison à ceux qui acceptèrent la réédition : au crépuscule, la ville moribonde reçut l'extrême-onction à l'essence avant d'être immolée par les flammes purificatrices sous les yeux morts d'êtres sans plus de racines. Pleurs. Chocs. Cris de peur. Cris de haine. Mains tendues. Mains brisées. Regards interrogateurs sitôt clos sous coups de crosses. Sanglots morts, glandes lacrymales usées. Fatigue. Geste rageur, coup de fouet qui claque. Sursaut vengeur, coup de feu qui claque. Asphyxie. Frustration. Prostration. Sommeil. Soumission. La nuit tomba. Dans la grisaille matinale, des agrégats d'humanité retournèrent à la terre en y creusant les fossés et fondations de leur foyer concentrationnaire.
La réanimation fut collective entre quintes de toux, dents qui claquent et frissons salvateurs. Le bus s'ébranla sur des voies cahoteuses qui le menaient à une route plus praticable. La chaleur sortit de l'hibernation les organes et les sens. La faim se fit sentir, les odeurs corporelles aussi. La vie sauve, il semblait malvenu de se plaindre de ces nécessités biologiques. Une atmosphère de recueillement nostalgique berçait les fugitifs, et tous, en quittant leurs villes respectives rongées par une peste dévorante, souffraient d'abandonner à leurs plaies béantes les cités de leurs amours défunts, de leurs amitiés exclusives, des désespoirs les plus seyants. Le bus engloutit de nouveaux kilomètres avec une énergie et une résistance qu'on ne pouvait lui soupçonner après de nombreuses années d'usure sur les sempiternels parcours urbains qui avaient longuement torturé sa mécanique déjà ancienne. Ils passèrent avec prudence aux pieds de la citadelle d'un légendaire vampire empaleur, craignant tout de même plus la proximité d'un cite militaire sous haute protection. Ils arrivèrent au sommet d'un barrage surmonté d'une immonde statue de métal argenté représentant le dieu grec Apollon et la technologie nationale. En regagnant la plaine, ils ne croisèrent que quelques paysans habillés à l'ancienne, baskets aux pieds, à cheval entre deux siècles, conduisant des chariots roulant sur des roues et des pneus de voiture. La route défilait et ils rejoignirent le soleil qui se coucha aussi au creux des magnifiques paysages des Torpales, prés d'un village tzigane semblable à un bidonville égaré en Eden. A l'aube, ils reprirent leur route. Ils n'étaient plus très loin de leur destination, provisoire peut être, pour peu que Norokesti ait, elle aussi, succombé aux arguments explosifs des conquérants invisibles. Les victimes semblaient elles aussi invisibles, et Karl, Egon et Mihail commençaient à s'étonner de rencontrer si peu de fuyards sur ces routes de fortune qu'ils empruntaient depuis trois jours déjà. A peine avaient-ils croisé quelques attelages et quelques camions qui semblaient plus vaquer à leurs occupations quotidiennes que tenter de se sauver. Le bus arriva finalement en vue de Norokesti. Mihail s'était réveillé, étonné de ne plus souffrir des cahots et du ronronnement du moteur, rassuré aussi de ne plus entendre les détonations, de ne plus sentir le vent apportant les effluves de la mort au milieu de la fumée et de la poussière, les ruisseaux de sang coulant du dessous des pierres sur ses mains et son visage. La chaleur confortable avait séché les blessures du corps et de l'âme. Arrivés à l'orée des immeubles, ils se trouvèrent sur un léger promontoire qui leur fournissait un appréciable point d'observation.
La plus grande ville de la province d'Obsazenovine leur apparue semblable à tant d'autres, grise et bétonnée, uniquement faite de blocs de ciment dans lesquels étaient parqués les ouvriers qui faisaient marcher les industries environnantes. Tout au long du chemin qui descendait dans la cité se trouvaient des niches vides des statues religieuses qu'elles avaient contenues avant l'avènement d'idéologies moins mystiques. La ville endormie était ornée ça et là de tas d'ordures abandonnés devant de vieilles maisons aux façades morcelées, et parcourue de rues défoncées sans la plus infime parcelle d'âme, le tout menaçant de se désintégrer à la moindre secousse. La fin du voyage aurait dû les voir se séparer, mais ils n'étaient pas encore sûrs de rester là si plus rien ne les y retenait. Karl devait encore rejoindre le siège de la compagnie pour se décharger de la responsabilité du bus salvateur. Egon décida de le suivre. Mihail, lui, n'était plus très loin de son but. Après forces promesses de se retrouver au même endroit dès le lendemain matin, ils se mirent chacun en route vers leurs destinations respectives. Mihail n'avait plus qu'à retrouver l'immeuble dans lequel vivait l'homme qui avait pu être son père avant de partir en emmenant son frère Gustav. Il traversa enfiévré les rues désertes au milieu des immeubles dressés.
Le bruit de la porte qui claque résonnait encore dans la tête de Gustav. Le père Douranek l'avait chassé une nouvelle fois, la dernière. Une minute après, il avait fini de le regretter. Malgré ses promesses, Gustav n'y était pour rien. Même dans ses rêves les plus fous, jamais Gustav n'avait pensé régler ses comptes avec son père à coup de missiles. La déflagration l'avait tiré de ses délires revanchards alors qu'il tournait au coin de la rue. Il avait sursauté, s'était retourné pour voir les débris s'écraser sur le sol. Il était resté tétanisé cinq bonnes minutes, les pensées les plus macabres se bousculant dans sa tête. Il se surprit même à essayer de distinguer parmi les ruines ce qui était chair de ce qui était ciment, ferraille, et plâtras. Alors qu'il craignait de voir naître en lui des prétextes suffisants pour se représenter chez son père, le destin s'était chargé de rendre caduque ce problème de conscience. Un départ sans retour possible, c'était pour lui l'ultime épreuve. Il crût que celle-ci commençait par ne pas faire à son père indigne les honneurs des larmes et des sanglots qui lui montaient à la gorge. Elle se poursuivait dans ses tentatives de rester en vie, de se mettre à l'abri des obus qui continuaient de hacher menu les quartiers environnants.
Le déluge avait surprit Mihail en route. Il avait d'abord fait demi-tour, tenté de retrouver l'abri des sous-bois, prés de ses compagnons de voyage. Il se ravisa, restant prostré devant le brasier qui engloutissait tout ce qui avait fait ses espérances de ces derniers jours sur les routes. Revenant vers la gare où il savait par une lettre pouvoir y retrouver son frère, il sentit cet ultime espoir s'éteindre devant la structure métallique broyée de ce qui avait été la gare. Mihail se joignit aux secours. La poussière qui se mêlait à ses larmes le rendait presque aveugle. Son dernier lien avec la vie expirait-il sous les murs brisés qu'il s'entêtait à déplacer ? Il fut bientôt au bord de l'épuisement. Il sentit ses pieds se dérober sous lui. Il ne put se rattraper. Il ne put se relever. On le déposa hâtivement au milieu des morts et des blessés retrouvés et entassés pèle-mêle à même le sol. En reprenant ses esprits au bout de quelques minutes, il reconnut au milieu des gémissements une voix familière quoique affaiblie. Tournant la tête, il vit à ses cotés son frère Gustav. Dès qu'ils purent se redresser, ils s'éloignèrent en se soutenant mutuellement, les tentatives de secours ayant été brisées par la chute d'un nouvel obus sur la gare qui souleva en une dernière explosion l'amas de corps et de ferraille.
Karl et Egon arrivèrent au siège de la compagnie de transport en même temps que le bombardement qui le réduisit en fumée. Les entrepôts en feu s'écroulèrent sur le bus que Karl venait de garer avec précautions. Sur le parking extérieur encore épargné, Karl et Egon tentaient de s'éloigner suffisamment. Un souffle brûlant les souleva comme des fétus de paille pour les laisser s'écraser sur le bitume et être recouvert de terre calcinée. Un moment étourdi, Egon cria le prénom de Karl au milieu du vacarme des explosions répétées et des fracas d'immeubles s'effondrant. Il distingua au milieu de la fumée un bras tendu qui émergeait d'un cratère encore fumant. Il se précipita au secours de Karl, le sortit du funèbre orifice et le soutint jusqu'à la proche et providentielle entrée de métro. Une roquette s'abattit sur le tunnel et la meurtrissure béante fut l'épicentre des fissures qui dévorèrent rapidement l'asphalte. Egon repoussa Karl de toutes ses forces avant de sombrer dans la déchirure du sol s'effondrant sous ses pieds.
Les chutes mortelles cessèrent bientôt. Gustav et Mihail arrivèrent devant les ruines de la compagnie où ils avaient tenté de rejoindre Karl et Egon. Ils aperçurent finalement Karl inanimé mais vivant, bien que mal en point. Les recherches pour trouver Egon furent vaines. Alors que tous désespéraient, Egon reprit enfin conscience. Il avait chu sur une corniche entre deux étages, et sa chute ne demandait qu'à se poursuivre encore une bonne dizaine de mètres, dix mètres à ajouter aux kilomètres qui le séparaient de Vaclavostock. N'avait-il fuit le danger que pour se perdre dans les entrailles d'une autre ville qui ne lui était rien ? Il n'avait pas vocation de sauveur ni de martyr et s'était longtemps réfugié dans les utopies inertes. Une motivation fondamentale lui avait toujours fait défaut : la compassion, la volonté de pardonner aux faiblesses qui l'agressaient perpétuellement. Il ne voulait pas que l'on juge ses lâchetés intimes, il ne souhaitait même pas que celles-ci soient connues. D'abord tenté de ne pas juger pour ne pas l'être à son tour, il dut rapidement changer de défense et se réfugier dans un mépris et une misanthropie affichée. Il avait donc globalement condamné l'humanité à se passer de lui et ne désirait plus que préserver sa tranquillité, quitte à devoir fuir sans relâche les troubles de ses congénères. Jugeant son état physique et les acrobaties que sa sortie aurait nécessitées, Egon s'abstint de tout geste et appela à l'aide sans conviction. Ses cris timorés suffirent pour que Mihail et Gustav le localisent. Ils arrivèrent à point nommé pour l'aider à se sortir du mauvais pas qu'il s'efforçait de ne pas faire. Partant du bord du gouffre béant, accédant aux appuis qu'Egon avait par prudence négligé, Gustav arriva au-dessus de la corniche incertaine, et après avoir aidé Egon à se redresser, il le guida et le poussa jusqu'à ce qu'ils arrivent tous deux entiers hors du gouffre. Egon exprima sa gratitude à Gustav, sans pouvoir toutefois échapper au sermon sur ses faibles dons athlétiques qui sous-entendait l'autosatisfaction gloriolesque inhérente aux propos habituels de Gustav. Mihail n'avait jamais supporté la prétention de supposé experts dans quelque domaine que ce soit, mais il avait fait l'effort de retrouver cet énergumène sympathique, ridicule plus souvent qu'à son tour, mais exagérément fier de capacités qu'il possédait, par malheur, réellement. Il était sa seule famille.
Sur les pas de Gustav qui retrouvait péniblement ses marques au milieu des ruines de son existence, ils prirent par Cerna Prosim où ils ne restaient plus des plaisirs de jadis que les tristes paillettes qu'étaient les néons sans lumière des cabarets qui n'exhalaient plus aucune joie et se présentaient sans fards comme des bâtisses s'engraissant des plaisirs sordides d'une humanité perverse. Ils renoncèrent à traverser le pont Karluv impraticable et passèrent sans regrets devant les devantures carbonisées des magasins de Mennyi Ulice où s'étaient autrefois entassés les objets de convoitise de toute la population mais qui ne présentaient même plus d'intérêt pour les charognards humains. L'incendie qui n'en finissait pas de dévorer les bureaux de l'administration municipale et le quartier de la cathédrale désaffectée faisait de la Zakazan Namesti un terrain en friche sur lequel ne pousserait plus le moindre rameau d'olivier ni la moindre rose. Fuyant les flammes, ils s'aventurèrent dans Jobbra Ter. Les hôtels particuliers avaient été pris d'assaut par des populations enflammées par des années de frustration, et le pillage ne laissait derrière lui que des familles endeuillées qui, à quelques rares exceptions, s'étaient crues épargnées par les bombardements mais n'avaient pas survécu à la violence des intrus en mal de revanche sociale. De l'autre côté du grand parc des Plantes, se trouvait Sfingtu Vaclav, et au moment de cet ultime adieu à son quartier d'enfance, Gustav sentit la sérénité qui devait être celle de sa mère et de ses frères et sœurs, délivrés du fardeau de la vie dans les cendres de Djo. Lui survivait à Norokesti, enfin nettoyée par le vide de toute l'ordure morale et industrielle qui s'y accumulait depuis des générations. Les fumées qui montaient aux cieux étaient autant d'ascenseurs pour des innocents "trop pauvres pour être malhonnêtes", comme le disait une chanson revenue de son enfance. La nuit tombant, ils s'abritèrent dans les ruines de l'hôpital où chacun se renferma dans le mutisme, se perdant dans les limbes de ses rêves. Gustav se lamentait, peinant à cacher son trouble, sa colère d'être effrayé, démuni et perdu, privé de son théâtre et des acteurs qui lui servaient avec bonne volonté leurs répliques ouvrant sur ses longs monologues. Il luttait, humilié d'avoir à supporter cette incontinence de son âme. Son ventre se serrait, retenant à l'intérieur ses tremblements de folie. Ne pas crier surtout. Ne pas penser aux blessures dont chaque évocation le rapprochait de la folie tellurique. Loin de Vaclavostock, de Djo, un autre monde s'écroulait.
Karl se doutait que l'orgueilleuse statue commémorative de la victoire ne devait plus être que cuivre déchiré en lieu et place de la plantureuse déesse d'inspiration grecque qui avait été, à l'époque, la femme la plus pulpeuse de toute la région. Il avait fallu de nombreux mois avant que ne s'oublient les dégâts physiques de la famine qui ne favorisait guère le développement harmonieux des jeunes filles. Il avait en d'autres temps parcouru la ville en tout sens pour travailler en semaine et pour chercher l'âme sœur de ses samedis nocturnes avec laquelle il pourrait travailler le brouillon de ses baisers et de ses caresses. Il avait eu un jour l'apparition fugace d'une demoiselle seule, perdue dans quelque songe de jeune fille devant cette péronnelle triomphante en armure de cuivre, verte de jalousie de la beauté de chair pure qui défilait innocemment devant elle. De fait, il était difficile de rester de marbre à l'évocation des courbes généreuses que même les privations n'avaient pu aplanir. Il l'épouserait un été. Karl refoula du même geste de la main une larme et ce souvenir douloureux. Dans l'obscurité, l'émotion passa inaperçue, pourtant, la nostalgie était là et ne le quitterait pas plus que lui-même ne quitterait le sol sacré de ses amours défunts. Quelque part dans cette ville survivait peut être celle qui avait su mortifier son cœur et le réduire en esclavage quelques vingt ans auparavant. Il serra sur son cœur une lettre jaunie par les larmes et le temps perdu à ne pas y répondre.
Au matin, ils sortirent tous les quatre des bâtiments de l'hôpital. S'avançant dans les paysages lunaires de la ville, il leur sembla que, des siècles auparavant, une civilisation avancée avait sombré dans la décadence qui avait causé sa perte. Pourtant, les rues grouillaient d'animation, les rescapés du bombardement s'affairaient à secourir les victimes et à dégager le plus gros des gravas. Déjà, les solidarités s'organisaient. Mihail avait retrouvé son frère, et celui-ci ne semblait pas prêt de quitter son théâtre. Mihail serait là pour l'aider à connaître l'homme derrière le masque, et dans cette quête, peut être rencontrerait-il un Mihail Kalevik dont il n'aurait pas à rougir. Karl avait gagné les premiers étages d'un immeuble décapité. De là-haut, il pouvait contempler le spectacle désolant d'un champ de ruine, celui de sa vie sentimentale. Quelque part, au hasard des rues et des flots de réfugiés qui se présentaient déjà dans ce camp de fortune, peut être retrouverai t'il celle qu'il avait fuit des années auparavant, avide de gloire et d'idéologies héroïques. Baissant les yeux, il vit Egon lui faire un signe d'adieu et s'éloigner, un maigre baluchon sur les épaules. Il suivit des yeux la frêle silhouette qui s'évanouit bientôt au détour d'une colline. Dans le lointain, le tonnerre reprit de plus belle, annonçant les éclairs d'aciers et les pluies de feu qu'ils étaient dorénavant décidés à affronter.
Le chant des mitrailleuses et les ronronnements de l'aviation descendirent du ciel sur le chemin d'Egon. Un ‚clair foudroya la route de son exil. Dans l'esprit bientôt libéré d'un corps disloqué, un autre chant s'éleva, éphémère. La chanson s'effaça devant la clameur des cours de récréation puis celle des cafés proches du lycée, les éclats de voix nocturnes des couloirs de résidences universitaires, les slogans des manifestations estudiantines. Ce cri, toujours le même, qu'il entendait si bien à force de ne pas en être, ce cri d'ensemble se tut. Les chanteurs étaient morts. Une victime hurla brièvement dans les ténèbres glacées, de peur, de douleur, un hurlement solitaire dont on entendait enfin les dissonances.
FIN
