04 juin 2009
LE TRAVAIL RENDS LIBRE...
LE TRAVAIL RENDS LIBRE.
Brice enfila la combinaison qui le protégeait de toute blessure et tout contact durant les opérations de recyclage qui constituaient son quotidien. Bernard, son vieux copain, chargé de l'acheminement des matières, n'allait pas tarder à passer le portail sécurisé de l'Unité des Matières Périmées. Malgré ses 15 ans d'expérience et la taille monumentale du complexe, Brice conservait chevillés au corps le goût du travail bien fait et la fierté de l'artisan. Sans être prestigieuse, la mission de traitement des déchets avait mobilisé suffisamment de militants et suscité assez de débats pour que les lois qui en étaient issues et les agents chargés de sa mise en place gardent la même mobilisation. Trop de paysages avaient étés défigurés par les tergiversations, et les états d'âmes de quelques démagogues naïfs avaient faillit provoquer la ruine de la nation. Lassés de ne plus pouvoir se promener en ville sans avoir à enjamber les détritus et subir les agressions olfactives, irrités du coût exorbitant de dispositifs inefficaces, la population s'était mobilisée. Il était du devoir de chaque électeur d'apporter sa pierre à l'édifice d'une société nouvelle d'hygiène mentale et physique, de liberté et de confort. Chaque contrevenant était signalé avec zèle par des citoyens concernés et pris en charge par les autorités. La prochaine étape à franchir serait le dépôt volontaire, mais les mentalités étaient parfois longues à évoluer.
Brice en était là de
ses pensées quand le camion s'annonça. La chaleur et la masse
transportée produisaient des effets d'échauffement et entrainaient
des effluves nauséabondes et des réactions de dilatation dont
témoignaient les bruits sourds et incongrus qui s'échappaient des
rares et minuscules grilles d'aération. Une partie du chargement
était hautement contaminée car restée sans traitement depuis des
lustres. Le reste n'avait connu aucun soin depuis l'entretien de
collecte à l'agence. Ce mélange morbide mettait à rude épreuve la
structure d'acier renforcée et les nerfs des convoyeurs. Dans le
tumulte du déchargement, dés l'ouverture des portes, la masse
grouillante se rependit sur la surface de tri.
Malgré la routine de ce
triste spectacle, Brice retint avec peine un haut le cœur. A ses
côtés, Xavier, nouvellement promu à la tête de l'Unité des
Matières Périmées avec l'appui de son ami Nicolas, ne rechignait
pas, par goût personnel et volonté démagogiquement affichée de ne
pas perdre le contact avec la base active de son institution, à
jouer du bâton électrique. Une inclinaison perverse à se rouler
dans la fange le mit-il en disposition favorable? A ses pieds, un
produit se détacha de la masse; quoiqu'odorantes, les formes
ondulantes en émergeant et les soubresauts dont il fut témoin le
firent marquer un temps d'arrêt. Cet instant de fascination
inconvenant prit au dépourvu les agents qui devaient contrôler
électriquement les débordements éventuels.
Une deuxième vague plus
imposante les surprit en s'écoulant devant Xavier jusqu'aux talons
de Bernard. Engoncé dans sa combinaison et occupé à détacher des
grilles quelques matières récalcitrantes, il ne vit pas venir la
vague bouillonnante qui l'engloutit avec brutalité. Brice se
précipita, jouant avec adresse du nettoyeur haute pression pour
tenter de dégager Bernard. Quand celui-ci fut extrait de sous la
masse purulente, Brice ne put que constater et prendre à témoin ses
collègues que l'état de choc apparent, le traumatisme à prévoir,
la déchirure de la combinaison et l'os brisé qui s'échappait de la
plaie béante et contaminée augurait tristement du devenir de
Bernard et d'un surcroit d'activité du centre de recyclage. Bernard
relevait d'emblée de la catégorie 3 qui ne permettait pas
statistiquement d'espérer une amélioration significative de
capacités opérationnelles qui venaient d'être gravement altérées.
Dans une société où 2
siècles de combat politique s'étaient finalement cristallisés
autour de la question du recyclage des déchets, l'opinion publique
avait cessé de se croire à «l'école des fans». Compétition et
égalité étaient antinomiques; il avait bien fallu admettre qu'il
ne pouvait y avoir que des gagnants. Ce qui restait du clivage
droite-gauche se portait sur le recyclage et le traitement des
déchets d'un capitalisme décomplexé. Fortune, gloire et santé,
mais en toute chose intérêt personnel et satisfaction des besoins
primaires, ingénieusement maquillés sous un vernis de civilisation
: tel était le credo d'une société de "winners".
Oubliant que le lien social, fondateur de notre civilisation, avait
mis à l'abri des prédateurs un tas de viande aux dents, griffes et
fourrures défaillantes, l'homme était devenu l'ultime prédateur,
puis son propre prédateur, portant en lui-même les germes de sa
destruction. La procédure de quarantaine se déclencha sans
attendre. Dépouillé sans ménagement, Bernard fut rejeté hurlant
et gesticulant au milieu des autres matières pendant que la chaine
de traitement se remettait en route...
