HALNAWULF : LE BLOG...

Sic transit gloria mundi

13 juillet 2009

MARYLOU REPOSE SOUS LA NEIGE...

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La campagne Normande autrefois verdoyante reposait sous la neige de décembre. 5 ans de réclusion volontaire dans les ruines du château ducal caennais sous l'oriflamme du Phénix m'avaient éloigné des routes du Cotentin. Je comptai maintenant une bonne journée à chevaucher au bord des routes de Caen à Cherbourg, parcourues à 120 km/heure en d'autres temps. Les prés, les maisons, La route, les fossés se perdaient en un paysage immaculé, redonnant de l’innocence et de la douceur à des terres que je traversai en hâte vers le cœur de l'agonie morale du monde.

Pas d’éternel blanc manteau à espérer, hélas. Les stigmates reviendraient au printemps. L'amertume en poussait parfois certains à regretter qu'une centrale nucléaire classique ne puisse pas exploser. Mais non, pas de champignon atomique, pas de milliers de tonnes de poussières dans l’atmosphère pour enfin cacher le soleil, pas d’hiver nucléaire susceptible de nous éviter une atroce survie. C'était bien la peine d'accumuler en un an et dans une seule centrale l'équivalent de 1000 bombes d'Hiroshima, ridicule pétard de seulement 0,013 mégatonnes. Un surgénérateur de type « Superphénix », plus à même de finir en champignon atomique aurait épargné à l'humanité le spectacle de sa propre lâcheté. Le réacteur pressurisé européen, plus connu sous le nom d'EPR, était un projet de réacteur nucléaire de troisième génération plus sûr et plus rentable, conçu et développé à la fin du XXème siècle en France. La Manche, ce morceau d'Irlande perdu en Normandie - la basse, la seule, celle qui n'est pas la banlieue parisienne -, s'enorgueillit de porter beau ce fleuron du génie Français. Flamanville eut donc le redoutable et double honneur de donner raison à la Grande Bretagne qui avait dénoncé des failles importantes de sécurité, et de faire passer Tchernobyl pour un canular scientifique.

Par une belle matinée d’été, 5 ans auparavant, une défaillance inexpliquée des systèmes d'alimentation électrique avait entrainé un défaut de refroidissement. Endommagé, le circuit primaire d'eau provoqua la perte de réfrigérant. L’enceinte de confinement du réacteur se rompit sous l'effet de la surpression due à la vapeur d'eau. Le cœur eut finalement tout le loisir de passer en fusion, bien aidé par l’incendie qui se déclencha suite à un rapprochement eau / électricité des plus inadéquats. Avant d’être refroidi par les toutes nouvelles mesures de sécurité promises, le cœur en fusion s'enfonça de quelques dizaines de mètres dans la terre, entrainant avec lui les bâtiments, les terres, les rochers et la mer proches, redessinant brutalement le profil du Cotentin. Par réaction en chaine, à 16 kilomètres de là, le Nez de Jobourg sombra dans les flots avec les falaises environnantes. L’usine de retraitement de déchets nucléaires de la Hague, proche de 4 kilomètres, s’offrit un festival de ruptures de confinement des déchets. En 30 minutes, les éléments radioactifs combinés de Flamanville et de La Hague se rependirent dans l’atmosphère en un glorieux panache hautement toxique chargé de xénon, de strontium et de césium. Le réputé vent marin manchois contribua à contaminer une zone de terre grosse comme un œuf de 8 000 km2, soit l’intégralité de la Manche et tout l’ouest du Calvados.

Dans les minutes et les heures d’exposition qui suivirent, le rayonnement du nuage et du sol contaminé, l'inhalation de l'air puis l'ingestion de nourriture causèrent 45 000 morts. Les victimes furent prises de diarrhées, nausées, vomissements, hémorragies, et autres érythèmes, associés à des accès de désorientation, de mouvements désordonnés incontrôlables, de délire, de convulsions puis de comas. Les moins chanceux devinrent pour quelques semaines des « Walking Ghosts », apparemment sauvés après des symptômes lourds mais retombant après quelques semaines en phase aiguë. Ils développaient de violents troubles gastro-intestinaux, cutanés, respiratoires et cérébro-vasculaires, perdant leurs cheveux et leurs poils, accumulant ulcérations et nécroses de la peau. Une seconde vague d’hémorragies internes, de diarrhée et déshydratation, de douleurs thoraciques, et d’insuffisance respiratoire leur était fatale et alourdit encore le bilan. Ceux qu’on appellerait les survivants ne furent pas comptabilisés, malgré les 7 000 morts par cancer, les 60 000 tumeurs de la thyroïde et les 4000 anomalies génétiques qui apparaîtraient 10 à 40 ans après.

Les radiations résiduelles ayant soi-disant eu le bon gout de respecter les identités régionales, l'État n'eut qu'à mettre en place un impénétrable dispositif de quarantaine dont il confia les mesures de contrôle et de surveillance à des sociétés privées, mettant à leur disposition les détenus en surnombre. Grâce à ces mesures de santé publique, à la réactivité des autorités et à une campagne de communication savamment orchestrée, l’augmentation des cas de cancer en Europe de l’Ouest passa quasiment inaperçue et contribua à résorber les effets humains de la crise économique dite des « 5 terribles ». Pendant ce temps, la région pestiférée elle-même n'avait dû sa survie qu'aux exceptionnelles mesures de sécurité des installations concernées : la Basse-Normandie était retournée au Moyen âge plutôt que de sombrer dans les abimes du mésozoïque.

L'Angleterre voisine, devenue plus radioactive qu’attractive, vit son taux d’immigration s’effondrer mais en conçut un ressentiment têtu à l’égard de la France. Des incursions éclairs mais néanmoins violentes et vengeresses se produisaient épisodiquement lorsque les aides internationales à la fière Albion venaient à manquer. Après quelques semaines durant lesquelles s’étaient amoncelés les cadavres des irradiés, abattus sans somations par les gardes des sociétés de surveillance, les barrages aux portes du Calvados et de la Manche étaient soigneusement évités et l’enfermement acquis. Les fonds semblaient manquer pour organiser de couteuses opérations de secours et de soins. Sans énergie ni carburant ni confort moderne, les beaufs, geeks et autres bobos avaient redécouvert les joies de la chasse, de la pêche, de la cueillette et du pillage entre voisins, massacre des enfants et viol des femmes à l'appui. Les plus enthousiastes des écolos avaient regagné l'abri des forêts glacées. La capitale régionale ne fit pas exception. Les tours mortes des quartiers de béton abritaient la folie et la rage, et les remparts du château de Guillaume le Conquérant furent conquis de haute lutte par les moins déments ayant gardé un semblant d’humanité. Les véhicules et les routes étaient inutilisables, les armes à feu étaient rares, les munitions encore plus, mais les métaux tranchants et les masses contondantes permirent de se défendre au mieux. Quelques sains d'esprits avaient décidé de lutter contre leurs instincts de déprédation, rassemblés sous l'ironique étendard du Phénix. Petit fonctionnaire ou gros geek, inutile quoi qu'il en soit, incapable de survivre seul, j'y trouvai refuge, peu enclin à laisser parler la bête en moi. Cela vint plus tard, avec le sang, les cris, les morts.

En attendant la mort, inévitable, même pour qui vit hors d’une zone de quarantaine hautement irradiée, j’avais tout le loisir de me morfondre entre 2 accès de fièvre et de nausée. Je n’appréciai qu’à peine la chance de n’avoir que ces symptômes. Seule m’importait l’absence de Marylou. Elle faisait route vers Cherbourg au moment de la fusion. J’étais sans nouvelles d’elle, refusant d’admettre que 45.000 autres personnes autour d’elle étaient mortes dans de monstrueuses souffrances. La prostration n’eut qu’un temps et je m’activais pour soulager et soutenir les autres réfugiés des remparts. Malgré la fièvre, mes cellules paraissaient tarder à se nécroser. La ville était devenue un immense mouroir, un égout à ciel ouvert, arpentée de hordes d’irradiés à demi fous, affamés et ivres de rage et de sang. La moindre denrée périmée, le plus petit animal pouilleux devenait un met de roi. Les enfants les moins malades disparaissaient aussi. Il fallut d’abord contenir les assauts des brutes et discrètement organiser un semblant de ravitaillement. On avait rarement vu des êtres humains se battre avec tant d’acharnement et de violence pour s’approprier du poison. Les sorties étaient suicidaires, mais les circonstances faisaient naitre le courage de ceux qui n’avaient plus rien à perdre. La routine finit par s’installer. L’espérance de vie de beaucoup ne laissait pas de place pour l’ennui.

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Un froid matin de fin d’année avait caché la crasse de notre refuge médiéval sous un épais manteau blanc. Les grandes salles du musée de Normandie n’en étant que plus glaciales pour tous ceux qui y avaient passé une nouvelle nuit au milieu des toux grasses et des gémissements morbides. Je passai parmi les nouveaux arrivants, de plus en plus rares. Les morts du jour étaient respectueusement incinérés en présence de ceux qui prenaient leur place. Au cœur de l’hiver, le château était couvert de neige et de glace. Les buchers donnaient aussi un peu de chaleur aux nouveaux réfugiés qui n’avaient pas de fièvre. Au prix de quelques décapitations et autres broyage de cranes, nous avions pu arracher ce groupe aux griffes d’un gang d’assoiffés en mal d’hémoglobine et près à les dépecer. Une meilleure organisation de la misère nous donnait en général un avantage certain. Il n’était cependant pas question de s’éterniser, et nous nous étions rapidement repliés sur les remparts, du moins ceux qui pouvaient encore courir. Les autres nous offraient en général une diversion bienvenue quoique fatale pour eux. J’étais parmi les plus anciens du refuge et tous connaissaient mon nom. Je fus cependant surpris de l’entendre marmonné par un vieillard barbu livide, sauvé le matin même, et qui cachait ses brulures sous une large capuche. Il respirait péniblement, engoncé dans une robe de bure, assis à même le sol de terre battue.

-« Loïc… Loïc, c’est toi ? C’est moi, Alfred… tu te souviens… le château des Ravalets… les photos… Marylou… ».

Une blessure se rouvrit dans mon cœur, saignant comme 5 ans auparavant.
- « Alfred ! D’où sors-tu ? Tu as… tu viens…. de là-bas ? On pensait que tout étais mort, aussi prés du noyau !

- Pas… encore. Juste un peu plus l’enfer… qu’ici… plus dur de vivre, d’attendre. Plus monstrueux, sauvage… Marylou… elle… ».

Sa tête s’affaissa doucement. Je me jetai à ses genoux, le secouant sans ménagement.

- « Marylou, Alfred ! Parle-moi de Marylou ! Tu l’as vu ? Tu étais avec elle ? Elle vit ?

- Elle… vit… elle… attend… le port, le manoir… va savoir ».

Alfred, artiste photographe surgi du passé, était en de bonnes mains et j’en savais assez pour jeter aux orties toute prudence et toute résignation. Il ne me fallut que quelques heures pour charger quelques armes et réserves et enfourcher Rossinante, une pitoyable haridelle en cette région autrefois réputée du cheval. Je pris la route sans la moindre considération pour les errants enragés que je risquais de croiser jusqu’à la sortie de la ville et les conditions climatiques. De nouveaux flocons tombaient drus. Je ne croisai finalement personne et en arrivai à me dire que plus je progresserai au cœur du Cotentin, moins j’aurais de chance d’y rencontrer quelque forme de vie que ce soit. Paradoxalement, les propos décousus d’Alfred ouvraient de surprenantes perspectives.

Rossinante avalait les kilomètres avec un bel entrain, peut être galvanisée par  un vent de liberté. Sa course la réchauffait du froid de la neige. Des mois de lutte entre le clan des désespérés et les gangs de la colère dans les rues caennaises avaient fait naitre un long cri ininterrompu de douleurs et de haine en fond sonore du film de notre naufrage. Un silence reposant régna jusqu’à Isigny sur Mer. Tachant de nous tenir un peu à l’écart de la route principale, nous traversâmes au pas les ruines des laiteries et des fabriques de caramel. Les douceurs n’étaient plus à l’ordre du jour mais la nuit s’annonçait, et trouver un abri serait peut être prudent. Des années sans sortir de la ville avec pour seules informations les récits décousus, parfois hallucinés de quelques réfugiés ne donnaient qu’une vision floue et parcellaire de la vie résiduelle des autres communes de la zone irradiée. Les radiations, l’exil, les pillages et les violences avaient tout aussi bien pu les réduire à néant. Les superstitions venues du fond des âges se chargeaient déjà de combler les lacunes et, malgré la folie morbide qui régnait, peu se risquaient à prendre le chemin de l’épicentre de notre longue agonie. La lumière s’affaiblissait à chaque minute et le silence devenait angoissant. Aucun relent de latrines négligées ne trahissait la moindre présence humaine. Dans la neige, je remarquai finalement des traces de pas où se mêlaient l’humain et l’animal. Rossinante se cabra soudain, comme prise de panique. Ma main se crispa sur le pommeau de mon épée. Dans l’obscurité naissante et le froid, un homme à demi nu et désarmé se tenait devant nous, le regard perdu mais ne montrant nul signe d’hostilité. Il restait muet, prostré et la lune naissante éclaira peu à peu la sombre masse qui s’agitait derrière lui. L’animal au pied de son maitre paraissait tout aussi paisible, et je posais doucement pied à terre. Le regard curieux sembla soudain virer de couleur, le dos se hérissa, les muscles faciaux se raidirent, découvrant des dents acérées. L'homme ne semblait pas exercer le moindre contrôle. Les poils se hérissèrent et la silhouette paru s'épaissir. L’un et l’autre se voutèrent, s’arqueboutant sur leurs appuis. Rossinante tentait de reculer. Un chœur de grognements se fit entendre alors que la nuit nous enveloppa pour de bon. Je réalisai à peine que je n’avais plus devant moi qu'un duo de  bêtes fauves en chasse. Se ressaisir… trop tard ! Ils bondirent vers moi en criant de rage. D’un coup d’épaule, je dégageai le maître, mais les crocs de la bête se plantèrent dans mon bras. A travers l’épais cuir de mon blouson, la morsure atteint ma chair avariée. Une fulgurante douleur me fit violemment sursauter. La créature lâcha prise mais l’autre agrippa mon visage entre ses mains, essayant de me crever les yeux. Je croisai mes bras entre les siens et me dégageai d’un coup sec. Un coup de pied droit au ventre l’envoya valser en arrière. Un coup de pied de côté dans la gueule de l’animal, plus prés de moi, empêcha celui-ci de reprendre son élan et me permit de sortir mon épée. Habitués aux moribonds plus affaiblis que moi, moins aguerris par des années de guérilla urbaine, je les avais pris par surprise. Levant haut mon épée, je l’abattis sur l’homme à terre, lui ouvrant largement le flanc. Le sang jaillit en fontaine, maculant le blanc virginal du sol. Je plantai mon arme dans la terre, traversant le corps blessé. La lame n’était pas d’argent, mais suffisante… un rugissement de désespoir dans mon dos, une intense brulure sur ma nuque… la bête allait venger son maitre. Mon épée tomba. Un coup de coude en rotation vers l’arrière brisa la gueule de la créature, lui faisant lâcher mon épaule dont elle garda quelques lambeaux entre ses dents. La douleur me ralentit, la bête revenait à l’assaut. Je réussis de mon bras valide à la saisir par le cou dans son élan. Je me laissai tomber à terre de tout mon poids, l’entrainant dans ma chute. Je rassemblai mes dernières forces pour resserrer ma prise, désespérant d’entendre un craquement sous mon bras, les convulsions de l’animal refusant de cesser. Peu à peu cependant, sa résistance faiblit… l’espoir m’aida à serrer plus fort. L’air ne passait plus. Je restais de longues minutes encore à enserrer un corps inanimé, reprenant péniblement mon souffle. Je finis par enfin me redresser. Après avoir nettoyé avec la neige et bandé avec les moyens du bord mon épaule, je me mis à la recherche de Rossinante. D’une voix apaisée, je réussis à la faire s’approcher de moi. Il valait finalement mieux reprendre la route. La ville d’origine de la famille Disney n’avait plus rien d’un conte de fée.

L’adrénaline retombant, je ne pus m’empêcher de somnoler par moment quand Rossinante était au pas, mais ma brave monture continua tout droit notre route malgré les nuages qui cachaient la lune et l’obscurité qui nous engloutissait presque. Plus tard dans la nuit, nous atteignîmes la Forêt de Brix, une fois passé Valognes. J’avais ralenti l’allure, un fardeau de fatigue s’installant sur les flancs de Rossinante. Le bocage normand avait la pâleur et la rigidité d’un cadavre frais. Je me laissai aller pour la première fois depuis longtemps à des rêveries nostalgiques. Un craquement de branches dans l’obscurité des sous-bois n’attira que tard mon attention. Je fus percuté par une masse inconnue qui me coupa le souffle et me jeta dans la neige qui amortit ma chute. De toute part, les grommèlements brisèrent le silence tandis que les ombres se jetaient sur Rossinante. Tout en balançant des coups de pieds qui trouvèrent une cible au cœur de la nuit, je tentai de me redresser. Tendus vers moi, des bras innombrables essayaient de m'agripper pour m'étouffer ou m'écorcher. J'allai bientôt être submergé par cette vague putride et grognante. L’odeur de pourriture me donnait la nausée au fur et à mesure qu’elle envahissait mes narines et mon gosier ! Je réussis à me mettre debout, le visage brulant de milles griffures sanguinolentes. Je fouettai rageusement les alentours à grands coup d’épée malgré mon épaule endolorie, et les nombreux corps qu’elle y rencontra ne firent qu’accroitre ma peur d’être dépassé par le nombre. Quoique nombreux, ils semblaient peiner à se mouvoir et je profitai de cette faiblesse pour frapper sans cesser de me déplacer. Les hennissements de douleur de Rossinante me perçaient les tympans et me brisaient le cœur. Survivre plutôt que vaincre étant devenu ma devise, j’essayai de me rapprocher d’elle. Soudain, les nuages s’écartèrent et la lueur de la lune me donna à contempler l’horreur de la carcasse de la pauvre bête baignant dans son sang. Les grouillants avaient dévoré ses entrailles comme la faim tenaillait les leurs. Livides et gémissants, leurs yeux blancs se tournèrent vers moi et ils se mirent péniblement à claudiquer en ma direction, la bave et le sang aux lèvres. Parmi mes bagages dispersés autour des chairs à vif, je réussis à m’emparer d’une vieille lampe à huile que j’avais remplie d’alcool. Je l’enflammai et la lançai sur mes assaillants abrutis par la faim. La crasse et la graisse en transformèrent cinq en torches qui ne réagissaient qu’à peine à la douleur mais dont les chairs et les membres se détachaient peu à peu. La lumière me permit de saisir mon fusil de chasse et de viser les têtes de deux qui ne brulaient pas. Une fois vide, le fusil servit encore à briser quelques cranes. Meurtris pour certains, rassasiés pour d’autres, ils se replièrent peu à peu dans la pénombre des bosquets, me laissant pantelant, courbaturé, le cœur au bord des lèvres, dégoulinant de sang prés du cadavre de Rossinante. Il me fallait vite fuir les lieux avant que ces morts-vivants ne tentent un nouvel assaut, encouragés par ma fatigue et ma solitude. Les corps rompus par la famine, la maladie et la violence ne craignaient plus que peu de mal et leurs rangs nul massacre. Je regroupai les plus nécessaires de mes affaires et clopinai à bout de souffle et sans enthousiasme vers les 10 kilomètres qui me séparaient encore de Cherbourg, espérant mettre assez de distance entre moi et les affamés du Bocage auxquels l’anthropophagie ne devait donner que peu de cas de conscience.

3 heures plus tard, j’atteignis sans plus d'encombres mais exténué de cette marche forcée les hauteurs de La Glacerie qui n’avait jamais si bien porté son nom. Saturne ne m’avait plus quitté et m’offrit obligeamment en contrebas l’étrange spectacle de Cherbourg en ruine, désertée, et cependant étrangement apaisée sous la pellicule de neige qui jouait avec la lune pour en faire une ville lumière. L’horizon marin participait aussi à cette amère beauté par les reflets changeants qui dansaient sur les vagues empoisonnées. Nous n’étions qu’à une vingtaine de kilomètres du cratère de Flamanville et du tombeau de Jobourg, comme étaient maintenant appelés les lieux de l’accident nucléaire qui avait scellé notre destin. Je descendis en petites foulées l'impressionnant toboggan d'asphalte couvert de neige, slalomant entre les véhicules emboutis et rouillés, hantés de squelettes à l'abandon depuis des années. Aucune des épaves rencontrées n’était la voiture de Marylou. Le matin s'annonçait et seul le vent marin se manifestait, colportant de rares échos de grincements métalliques. Enfin je passai les lettres monumentales incrustées dans un haut mur de granit et qui annonçaient l'entrée de Cherbourg. Je descendis jusqu’au port alors qu’un jour pâle se levait. Marylou m’attendait-elle au bout du quai, là où je lui avais autrefois offert le diamant censé protéger les fiancées de la peste ? Nulle âme en peine ne vint hélas au rendez-vous au long des heures que j’attendis, essayant de prendre quelque repos et d’oublier la douleur, le froid et la tentation d’un sommeil de glace éternel. En réfléchissant, j’osai espérer que Marylou ait pu trouver un refuge plus adapté qu’une zone portuaire à l’abandon susceptible d’attirer les raids britanniques. Alfred avait parlé du manoir… le  manoir du Tourp à Omonville-la-Rogue, probablement… quelle folie pouvait pousser à se réfugier au cœur de l’enfer, à 4 kilomètres de l’usine de la Hague ? Mais quel endroit était plus sûr que le cœur de l’enfer pour des damnés ? Cinq années de répit ne m’avaient pas apporté le repos et le temps semblait bien long à regarder les autres se liquéfier. Rien ne comptait plus que retrouver un peu d’innocence et d’oubli dans les bras de Marylou.

En fin de journée, je brisai l’engourdissement de mes membres bleus de froid et pris le chemin du manoir. Passant devant les chantiers de l’Arsenal, je ne notai aucune activité. Paraissant à l’abandon, on y retrouvait cependant la même odeur de putréfaction et d’égout que dans tout autre lieu d’habitation de la zone de quarantaine. Ce vide était plus que suspect car ces bâtiments auraient du offrir un lieu de refuge à nombre de sans-abris. A Marylou, peut être ? La curiosité et l’espoir d’un peu de chaleur provisoire m’attirèrent  dans l’enceinte aux clôtures éventrées. Franchissant la porte du premier atelier de tôle, j’hésitai à donner de la voix dans le vide de ce hangar, craignant de signaler ma présence à quelque prédateur animal ou humain. Un écho métallique me fit sursauter.

Le choc de l’acier fit naitre le gout du fer dans ma bouche, signe d’une hémorragie débutante. Seules les aiguilles chauffées à blanc qui s’enfonçaient dans mes oreilles me distrayaient de cette saveur étrange. Le temps de reprendre mon souffle, je me sentis agrippé et soulevé, mais ce voyage en ascenseur fut des plus courts et se termina par un vol plané qui me vit m’affaler bruyamment comme un sac de viande séché sur les grilles de l’escalier des ateliers. Des pas lourds martelaient les passerelles grillagées. Un sifflement réussit à obtenir de mon corps meurtri un sursaut qui me permit d’esquiver de 5 centimètres la barre d’acier qui s’écrasa dans un bruit d’orgue à coté de mon crane assourdi. Je roulai péniblement sur mes cotes brisées et l’escalier dont je dégringolai les 10 marches me parut être un compromis acceptable. 15 secondes de répit me laissèrent respirer le temps de chercher du regard le responsable de cette pluie de coups. Une silhouette démesurée et inhumaine aux reflets de métal et de peau verte apparue en haut de l’escalier. Du haut de ses deux mètres cinquante, drapé dans un long manteau de toile usé, un agrégat de chair flétrie, de plaques de métal rouillées et d’appendices mécaniques me toisait de son œil électronique, préparant déjà la suite de mon extermination. Un synthétiseur vocal annonça à qui voulait bien l’entendre : « Zone 51 interdite... kkrrrzz.... Sanction létale …kkrrrzzz... en cours… ». En 2 enjambées un peu raides, la créature descendit l’escalier et d’un coup de pied, m’envoya voler sur un tapis roulant jonché de pièces mécaniques. Ma tête heurta sans douceur la console de commande. Le tapis se mit en route ! 10 ans que je n’avais pas assisté à la moindre manifestation d’électricité ! La surprise m’empêcha t’elle de perdre conscience malgré mon fort désir de ne plus rien sentir ? Je me serais en tout cas bien épargné la suite du voyage sur la chaine de production. Les effluves de cadavre en décomposition devenaient plus présents. Je compris finalement en chutant devant les compartiments réfrigérés béants que l’arsenal ne fabriquait plus de sous-marins. Confirmant des rumeurs, les plus clairvoyants des « bannis » avaient du investir dans l’humain, volontaire ou non, avec des résultats qui forçaient le respect, affranchis qu’ils étaient des considérations bioéthiques. Le vivier de mutants Normands était probablement devenu une manne financière non négligeable qui permettaient de se payer au marché noir les pastilles d’iode, les anti-vomitifs et anti-diarrhéiques quotidiens qui faisaient cruellement défaut à la majorité de la population. Les greffes de peau pouvaient aussi être un marché juteux. A commerce expérimental et exceptionnel, mesure de protections expérimentales et exceptionnelles : les émules de Frankenstein avaient donné un coup de jeune au mythe et un cerbère terrifiant à leur laboratoire. Ce dernier se rappela à mon souvenir en m'empoignant par le col et me soulevant de terre. "Protocole auto préservation... phase 3... kkkrrzz... option non-hostile contradictoire ... ". La procédure semblait poser suffisamment problème au Béhémoth pour qu'une distincte odeur de brulé émane de ses circuits et de la viande à laquelle ils étaient mêlés. Parler de chance était cependant prématuré et passablement insolent au vu des circonstances. Me tenant à bout de bras sans le moindre effort, le gardien s’immobilisa de longues minutes en silence. Le souffle commençait à me manquer. J’entendis distinctement une voix qui n’était pas synthétique. «Pardon... tellement seul… si monstrueux...». Les yeux écarquillés, je regardai une larme couler sur la joue verdâtre du géant. Une conscience…Torture ultime, ils lui avaient laissé une conscience ! La prise se relâcha. Je chutais lourdement sur une inconfortable grille, sans voix. Il vit la pitié dans mon regard. « … mais ils ont payé. Jusqu’au dernier. ». Il n’y avait rien de plus à dire. Lentement, je me mis debout. Je posai quelques secondes une main compatissante sur son épaule, puis je me tournai vers la porte et, lentement, péniblement, sortis de l’immonde laboratoire, la gorge serrée par la tristesse. Le froid n’était pas plus glacial que l’étaient devenus nos cœurs.

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Blessé, affaibli, plus fiévreux que d’habitude mais ne craignant plus la morsure de l’hiver, il me fallut 6 heures pour franchir les 18 derniers kilomètres de mon périple. Je n’avais gardé que mon épée. Il était tout juste minuit quand j’arrivai hagard devant l’immense porte de chêne du manoir du Tourp entièrement fortifié. Ma vision était floue et éblouie, et les murs semblaient se mouvoir. Des dizaines de torches dansaient avec insolence dans le vent. L’endroit paraissait peu préoccupé de discrétion en s’affichant si distinctement à des kilomètres à la ronde. Aucun tumulte n’en émanait pourtant; je n’entendais résonner dans ma tête que le battement affolé de mon cœur et le crissement de mes pas dans la neige. Un pitoyable visiteur de ma sorte ne menaçait personne. Les portes s’ouvrirent devant moi, dévoilant la cour vide, paisible et ordonnée jusque dans les traces de pas qui se suivaient en files indiennes régulières et maculaient le tapis nival. A ma droite, je reconnu la salle d’exposition dans laquelle Marylou m’avait présenté ses œuvres lors de notre tout premier rendez-vous. Les lueurs des torches enflammaient le mur vitré et intact dont la porte était ouverte. Alors que j’hésitai, une procession irréelle en jaillit en une lente sarabande, se dirigea vers moi et s’immobilisa en une haie d’honneur inquiétante et silencieuse qui me guidait vers l’intérieur. Les robes monacales uniformes cachaient les visages de mes hôtes sous de grandes capuches et ne laissaient paraitre que des mains longues et maigres d’une blancheur spectrale. Alfred portait exactement ce genre de vêtement lorsque je l’avais rencontré au château. J’avançai péniblement vers l’entrée puis montai l’escalier de bois qui donnait accès à l’étage, dépassant les gardes qui me regardaient trébucher à chaque marche sans réagir. Étant donné leur nombre et ma faiblesse, j’en avais fini des combats et du goût du sang, comme rassasié de 2 jours de cauchemar. Sans torche pour l’éclairer et la chauffer, la salle était plongée dans une obscurité glaciale. Personne ne réclama même mon épée, mais je la laissai glisser au sol et briser le silence de son ultime cri métallique sur la pierre. L’écho revint du fond de la salle avec le froissement d’une étoffe. Dans l’obscurité, les yeux verts de mon aimée cherchaient sous mes loques, ma crasse et le sang les traits de son mari perdu. Elle s’évanouit soudain par l’escalier de service caché derrière elle. Je descendis l’escalier principal, sûr de la retrouver dans la cour.

La lune complice accepta enfin que je pose à mon tour les yeux sur Marylou. Avant même de la tenir entre mes bras, drapées dans une simple tunique blanche, je retrouvai sa silhouette enivrante, sa taille fine et ses mèches brunes ondulantes dans lesquelles j’aimais me noyer. Aucune atteinte à ses traits n’attestait des ravages des ans ou des radiations, hors l’extrême blancheur de sa peau qui semblait n’avoir pas senti la caresse ardente du soleil depuis des lustres. Franchissant sans un mot la distance qui nous séparait, comme portée par un courant d’air, elle me prit tendrement dans ses bras, posant doucement sa tête sur mon épaule blessée. Nos destins et les années de deuil inutile, ce qu’avait été sa vie et l’étrangeté de nos retrouvailles… au terme de mon voyage, rien n’importait plus et ce qui restait de ma vie lui appartenait. Du haut du ciel, les flocons jetaient un voile pudique sur notre étreinte. Le temps et la souffrance n’existaient plus, et la paix qui m’envahit valait bien plus que la chaleur absente de sa peau et la morsure délicate que je sentis et acceptai dans mon cou alors que coulait le poison de mon sang.

FIN

 

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